Pascal – Pensées

Un sacré bon bouquin. C’est la première fois que je lis un bouquin dont les affirmations philosophiques ne sont pas enrober d’une action narrative, de personnages construits : ici, c’est de la pensée brute. Comme dit dans l’introduction, Pascal avait prévu de rassembler ces fragments de manière organisée et construite, mais il est mort avant d’en avoir le temps.
En résulte donc un peu plus de 1000 “pensées”, d’une longueur variant de deux lignes à plusieurs pages : certaines sont claires et faciles à comprendre, quand certaines confuses, mélées à du latin ou complètement étranges si on ne connait pas le contexte (fr. 18 : “Un bout de capuchon arme 25 000 moines.”).

J’ai été surpris par la justesse et l’intemporalité de certaines réflexions, plus vraies aujourd’hui que jamais. J’ai conscience que beaucoup méritent une étude plus poussée, mais je ne vous le livre que légèrement classées. Suivent donc les pensées que j’ai relevé.

La concupiscence et la foi

J’ai été peu touché par toute l’argumentation religieuse du livre, mais il m’a amené à penser qu’il est possible de parler de la religion (et même d’argumenter en sa faveur) de façon logique et construite. Ça m’a surpris.

  • 106 :  Les raisons des effets marquent la grandeur de l’homme, d’avoir tiré de la concupiscence un si bel ordre.
  • 351 :  Le christianisme est étrange; il ordonne à l’homme de reconnaitre qu’il est vil et même abominable, et lui ordonne de vouloir être semblable à Dieu. Sans un tel contrepoids cette élévation le rendrait horriblement vain, ou cet abaissement le rendrait horriblement abject.
  • 502 : […] Car il y a deux principes qui partagent les volontés des hommes : la cupidité et la charité. Ce n’est pas que la cupidité ne puisse être avec la foi en Dieu et que la charité ne soit avec les biens de la terre, mais la cupidité use de Dieu et jouit du monde, et la charité au contraire. […]
  • 924 : Il est vrai qu’il y a de la peine en entrant dans la piété mais cette peine ne vient pas de la piété qui commence d’être en nous, mais de l’impiété qui y est encore. […]

Grandeur et petitesse de l’homme, insignifiance de la condition, infini et néant

Pas forcement la partie la plus réjouissante des Pensées, mais en prenant conscience de ce que Pascal énonce, je me sens plus humble, et je trouve qu’il exprime parfaitement la contradiction que l’on peut ressentir entre l’importance capitale de nos choix et l’insignifiance, le ridicule de l’impact des actions qu’on peut avoir sur le monde. En résonance avec la partie suivante.

  • 194 : Pourquoi ma connaissance est-elle bornée, ma taille, ma durée à 100 ans plutôt qu’à 1000? quelle raison a eu la nature de me la donner telle et de choisir ce milieu plutôt qu’un autre dans l’infinité, desquels il n’y a pas plus de raison de choisir l’un que l’autre, rien ne tentant plus que l’autre?
  • 199  : […] Car enfin qu’est-ce que l’homme dans la nature? Un néant à l’égard de l’infini, un tout à l’égard du néant, un milieu entre rien et tout, infiniment éloigné de comprendre les extrêmes; la fin des choses et leurs principes sont pour lui invinciblement cachés dans un secret impénétrable. […]
  • 540 : […] Il est nécessaire de relâcher un peu l’esprit, mais cela ouvre la porte aux plus grands débordements. Qu’on en marque les limites. Il n’y a point de bornes dans les choses. Les lois en veulent mettre, et l’esprit ne peut le souffrir. […]
  • 551 : L’imagination grossit les petits objets jusqu’à en remplir notre âme par une estimation fantasque, et par une insolence téméraire elle amoindrit les grandes jusqu’à sa mesure, comme en parlant Dieu.
  • 724 : Ce que peut la vertu d’un homme ne se doit pas mesurer par ses efforts mais par son ordinaire. [Très similaire à tout ce que dit zenhabits ou bien The power of the habits. J’étais surpris de trouver ça.]

Vu du monde à travers mon regard

  • 109 : Nous supposons que tous les conçoivent de même sorte. Mais nous le supposons bien gratuitement, car nous n’en avons aucune preuve. Je vois bien qu’on applique ces mots dans les mêmes occasions, et que toutes les fois que deux hommes voient un corps changer de place ils expriment tous deux la vue de ce même objet par le même mot, en disant l’un et l’autre qu’il s’est mû, et de cette conformité d’application on tire une puissante conjecture d’une conformité d’idée, mais cela n’est pas absolument convaincant de la dernière conviction quoiqu’il y ait bien à parier pour l’affirmative, puisqu’on sait qu’on tire souvent les mêmes conséquences des suppositions différentes.
  • 644 : Peut-ce être autre chose que la complaisance du monde qui vous fasse trouver les choses probables? Nous ferez-vous accroire que ce soit la vérité et que si la mode du duel n’était point, vous trouveriez probable qu’on se peut battre en regardant la chose en elle-même.
  • 668 : Chacun est un tout à soi-même, car lui mort le tout est mort pour soi. Et de là vient que chacun croit être tout à tous. Il ne faut pas juger de la nature selon nous mais selon elle.

L’âme et le corps

Un peu de métaphysique, ça peut pas faire de mal.

  • 308 :  Tous les corps, le firmament, les étoiles, la terre et ses royaumes, ne valent pas le moindre des esprits. Car il connait tout cela, et soi, et les corps rien. Tous les corps ensemble et tous les esprits ensemble et toutes leurs productions ne valent pas le moindre mouvement de charité. Cela est d’un ordre infiniment plus élevé.
  • 957 : Parce que mon corps sans mon âme ne serait pas le corps d’un homme. Donc mon âme unie à quelque matière que ce soit fera mon corps. Il ne distingue la condition nécessaire d’avec la condition suffisante, l’union est nécessaire mais non suffisante. Le bras gauche n’est pas le droit. L’impénétrabilité est une propriété du corps. Identité de numero, au regard du même temps exige l’identité de la matière. Ainsi si Dieu unissait mon âme à un corps à la Chine, le même corps idem numero serait à la Chine. La même rivière qui coule là est idem numero que celle qui court en même temps à la Chine.

Vanité, amour et amour-propre

  • 396 : Il est injuste qu’on s’attache à moi quoiqu’on le fasse avec plaisir et volontairement. Je tromperais ceux à qui j’en ferais naitre le désir, car je ne suis la fin de personne et n’ai de quoi les satisfaire. Ne suis-je pas prêt à mourir et ainsi l’objet de leur attachement mourra. Donc comme je serais coupable de faire croire une fausseté, quoique je la persuadasse doucement, et qu’on la crût avec plaisir et qu’en cela on me fît plaisir; de même je suis coupable de me faire aimer. Et si j’attire les gens à s’attacher à moi, je dois avertir ceux qui seraient prêts à consentir au mensonge, qu’ils ne le doivent pas croire, quelque avantage qui m’en revînt; et de même qu’ils ne doivent pas s’attacher à moi, car il faut qu’ils passent leur vie et leurs soins à plaire à Dieu ou à le chercher.
  • 413 : Qui voudra connaitre à plein la vanité de l’homme n’a qu’à considérer les causes et les effets de l’amour. La cause en est un je ne sais quoi. Corneille. Et les effets en sont effroyables. Ce je ne sais quoi, si peu de chose qu’on ne peut le reconnaitre, remue toute la terre, les princes, les armées, le monde entier. Le nez de Cléopâtre s’il eût été plus court toute la face de la terre aurait changé.
  • 628 : Du désir d’être estimé de ceux avec qui on est. L’orgueil nous tient d’une possession si naturelle au milieu de nos misères, erreur, etc. Nous perdons encore la vie avec joie pourvu qu’on en parle. Vanité, jeu, chasse, visites, comédies, fausse perpétuité de nom.
  • 650 : N’avez-vous jamais vu des gens qui pour se plaindre du peu d’état que vous faites d’eux vous étalent l’exemple de gens de condition qui les estiment? Je leur répondrai à cela : montrez-moi le mérite par où vous avez charmé ces personnes et je vous estimerai de même.

Divertissement et fatalité de la mort

Quand on y pense trop, ça rend pas les choses faciles.

  • 415 (agitation) : Quand un soldat se plaint de la peine qu’il a ou un laboureur, etc. qu’on les mette sans rien faire.
  • 427 : […] Il ne faut pas avoir l’âme fort élevée pour comprendre qu’il n’y a point ici de satisfaction véritable et solide, que tous nos plaisirs ne sont que vanité, que nos maux sont infinis, et qu’enfin la mort, qui nous menace à chaque instant, doit infailliblement nous mettre, dans peu d’années, dans l’horrible nécessité d’être éternellement ou anéantis ou malheureux. Il n’y a rien de plus réel que cela, ni de plus terrible. Faisons tant que nous voudrons les braves : voilà la fin qui attend la plus belle vie du monde. […]
  • 522  : […] Cet homme né pour connaitre l’univers, pour juger de toutes choses, pour régler tout un État, le voilà occupé et tout rempli du soin de prendre un lièvre. Et s’il ne s’abaisse à cela et veuille toujours être tendu il n’en sera que plus sot, parce qu’il voudra s’élever au-dessus de l’humanité et il n’est qu’un homme au bout du compte, c’est-à-dire capable de peu et de beaucoup, de tout et de rien. Il n’est ni ange ni bête, mais homme.
  • 620 :  L’homme est visiblement fait pour penser. C’est toute sa dignité et tout son mérite; et tout son devoir est de penser comme il faut. Or l’ordre de la pensée est de commencer par soi, et par son auteur et sa fin. Or à quoi pense le monde? jamais à cela, mais à danser, à jouer du luth, à chanter, à faire des vers, à courir la bague etc. et à se battre, à se faire roi, sans penser à ce que c’est qu’être roi et qu’être homme.
  • 638 : Quand on se porte bien on admire comment on pourrait faire si on était malade. Quand on l’est on prend médecine gaiement, le mal y résout; on n’a plus les passions et les désirs de divertissements et de promenades que la santé donnait et qui sont incompatibles avec les nécessités de la maladie. La nature donne alors des passions et des désirs conformes à l’état présent. Il n’y a que les craintes que nous nous donnons nous-mêmes, et non pas la nature, qui nous troublent parce qu’elles joignent à l’état où nous sommes les passions de l’état où nous ne sommes pas.

Religion

  • 483 : […] L’argent et l’or sont à moi, dit le Seigneur (c’est-à-dire que ce n’est pas de cela que je veux être honoré; comme il est dit ailleurs : Toutes les bêtes des champs sont à moi; à quoi sert de me les offrir en sacrifice ?) […]
  • 929 : Ne te compare point aux autres, mais à moi. Si tu ne m’y trouves pas dans ceux où tu te compares tu te compares à un abominable. Si tu m’y trouves, compare-t-y; mais qu’y compareras-tu? sera-ce toi ou moi dans toi? si c’est toi c’est un abominable, si c’est moi tu compares moi à moi. Or je suis Dieu en tout.

Autres

  • 604 : […] La multitude qui ne se réduit pas à l’unité est confusion. L’unité qui ne dépend pas de la multitude est tyrannie. […]
  • 659 : Faut-il tuer pour empêcher qu’il n’y ait des méchants? C’est en faire deux au lieu d’un, Vince in botta malum. Saint Aug.
  • 697 :  Ceux qui sont dans le dérèglement disent à ceux qui sont dans l’ordre que ce sont eux qui s’éloignent de la nature et ils la croient suivre, comme ceux qui sont dans un vaisseau croient que ceux qui sont au bord fuient. Le langage est pareil de tous côtés. Il faut avoir un point fixe pour en juger. Le port juge ceux qui sont dans un vaisseau, mais où prendrons-nous un port dans la morale?
  • 792 :  Je mets en fait que si tous les hommes savaient ce qu’ils disent les uns des autres il n’y aurait pas 4 amis dans le monde.

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