Michel Foucault – Surveiller et punir (1975)

Le Panopticon, prison parfaite où le prisonnier est singularisé et observé de manière continuelle. M. Foucault consacre une partie de son livre au système de pensée qui en est l’origine : le panoptisme.

 

Depuis bientôt 3 ans, une remarque était inscrite dans un des mes carnets que j’oublie souvent : “lire sur les prisons”. À coté de l’anatomie, l’échec scolaire et l’extinction permienne, la prison faisait partie de ces sujets qui parfois interroge mais que l’on prend rarement la peine d’approfondir. Et pourtant, je sentais le besoin d’idées clairement énoncées qui m’aiderait à me faire un avis sur la manière dont les châtiments que la société se donne le droit d’infliger participent véritablement à l’amélioration de celle-ci, ou à sa survie.

Presque sans toucher au corps, la guillotine supprime la vie, comme la prison ôte la liberté, ou une amende prélève des biens. Elle est censée appliquer la loi moins à un corps réel susceptible de douleur, qu’à un sujet juridique, détenteur, parmi d’autres droits, de celui d’exister. Elle devait avoir l’abstraction de la loi elle-même. p 19

[…], l’idée d’un enfermement pénal est explicitement critiquée par beaucoup de réformateurs. Parce qu’il est incapable de répondre à la spécificité des crimes. Parce qu’il est dépourvu d’effets sur le public. Parce qu’il est inutile à la société, nuisible même: il est coûteux, il entretient les condamnés dans l’oisiveté, il multiplie leurs vices. Parce que l’accomplissement d’une telle peine est difficile à contrôler et qu’on risque d’exposer les détenus à l’arbitraire de leurs gardiens. Parce que le métier de priver un homme de sa liberté et de le surveiller en prison est un exercice de tyrannie. “Vous exigez qu’il y ait parmi vous des monstres; et ces hommes odieux, s’ils existaient, le législateur devrait peut-être les traiter comme des assassins.” La prison au total est incompatible avec toute cette technique de la peine-effet, de la peine-représentation, de la peine-fonction générale, de la peine-signe et discours. Elle est l’obscurité, la violence et le soupçon. p 116-117

Dans le livre de Michel Foucault, j’ai trouvé ces idées claires, et j’ai été surpris par la nouvelle lecture que donne l’ouvrage sur les dispositifs disciplinaires en vigueur à l’école, en prison, à l’hôpital et dans l’atelier, qu’il identifie comme plus que semblable, puisque pour lui ces différentes institutions n’ont cessé de perfectionner le système de surveillance, l’une empruntant les découvertes de l’autre, interconnectées. À propos des “bons” et “mauvais” points :

Et par le jeu de cette quantification, de cette circulation des avances et des dettes, grâce au calcul permanent des notations en plus et en moins, les appareils disciplinaires hiérarchisaient les uns par rapport les “bons” et les “mauvais” sujets. À travers cette micro-économie d’une pénalité perpétuelle, s’opère une différenciation qui n’est pas celle des actes, mais des individus eux-mêmes, de leur nature, de leurs virtualités, de leur niveau ou de leur valeur. La discipline, en sanctionnant les actes avec exactitude, jauge les individus “en vérité” ; la pénalité qu’elle met en œuvre s’intègre dans le cycle de connaissance des individus. p 182

Et comme les autres sujets, mon intérêt reposait sur une question au départ précise : l’emprisonnement a-t-il pour but la réinsertion de citoyens dont le délit/crime prend son origine dans un certain échec de la société, ou bien l’enfermement d’individus dangereux pour la société ?
On peut déjà voir que dans cette question plutôt ancienne se nichait déjà l’idée de l’individualisation du criminelle et de sa polarisation à l’opposé de la société, que l’auteur énonce ci-dessous :

Dans un système de discipline, l’enfant est plus individualisé que l’adulte, le mal de l’est avant l’homme sain, le fou et le délinquant plutôt que le normal et le non-délinquant. C’est vers les premiers en tout cas que sont tournés dans notre civilisation tous les mécanismes individualisants; et lorsqu’on veut individualiser l’adulte sain, normal et légaliste, c’est toujours désormais en lui demandant ce qu’il y a encore en lui d’enfant, de quelle folie secrète il est habité, quel crime fondamental il a voulu commettre. Toutes les sciences, analyses ou pratiques à radical “psycho-“, ont leur place dans ce retournement historique des procédures d’individualisation. Le moment où on est passé de mécanismes historico-rituels de formation de l’individualité à des mécanismes scientifico-disciplinaires, où le normal a pris la relève de l’ancestral, et la mesure la place du statut, substituant ainsi à l’individualité de l’homme mémorable celle de l’homme calculable, ce moment où les sciences de l’homme sont devenues possibles, c’est celui où furent mises en œuvre une nouvelle technologie du pouvoir et une autre anatomie politique du corps. p 195

Pour ce qui est du potentiel échec ou succès de la prison, Michel Foucault tient des propos surprenants et construit un raisonnement (que je ne préciserais pas ici) qui l’amène à l’idée d’une réussite de la prison en tant qu’institution de marginalisation du crime, sans véritable portée réformatrice ou destructrice :

Il ne faut donc pas concevoir la prison, son “échec” et sa réforme plus ou moins bien appliquée comme trois temps successifs. Il faut plutôt penser à un système simultané qui historiquement s’est surimposé à la privation juridique de liberté ; un système à quatre termes qui comprend: le ” supplément” disciplinaire de la prison – élément de surpouvoir; la production d’une objectivité, d’une technique, d’une “rationalité” pénitentiaire – élément du savoir connexe; la reconduction de fait, sinon l’accentuation d’une criminalité que la prison devrait détruire – élément de l’efficacité inversée; enfin la répétition d’une ” réforme” qui est isomorphe, malgré son ” idéalité”, au fonctionnement disciplinaire de la prison élément du dédoublement utopique. C’est cet ensemble complexe qui constitue le “système carcéral” et non pas seulement l’institution de la prison, avec ses murs, son personnel, ses règlements et sa violence. Le système carcéral joint en une même figure des discours et des architectures, des règlements coercitifs et des propositions scientifiques, des effets sociaux réels et des utopies invincibles, des programmes pour corriger les délinquants et des mécanismes qui solidifient la délinquance. p 276

Il est aussi intéressant de voir comment le passage d’une justice tortionnaire à une justice disciplinaire s’est accompagné de nouvelles formes de médias bien précises, qui subsistent encore aujourd’hui, pour les mêmes raisons :

À cela s’ajoutait une longue entreprise pour imposer à la perception qu’on avait des délinquants une grille bien déterminée: les présenter comme tout proches, partout présents et partout redoutables. C’est la fonction du fait divers qui envahit une partie de la presse et qui commence à avoir ses journaux propres. Le fait divers criminel, par sa redondance quotidienne, rend acceptable l’ensemble des contrôles judiciaires et policiers qui quadrillent la société ; il raconte au jour le jour une sorte de bataille intérieure contre l’ennemi sans visage; dans cette guerre, il constitue le bulletin quotidien d’alarme ou de victoire. p 292

J’ai beaucoup apprécié ce livre : plus qu’un récit historique de la constitution du système pénale/pénitentiaire/carcérale, il donne les clés pour comprendre pourquoi la prison est devenue la norme, pourquoi elle est un échec et le restera malgré les nombreuses tentatives de réforme. Il me conforme aussi dans un sentiment encore jeune chez moi de l’illusion de nouveauté, d’actualité, de découverte toute neuve des inégalités et de leurs causes, quand Michel Foucault cite un extrait du journal ouvrier La Ruche Populaire, paru en novembre 1842 :

Pendant que la misère jonche vos pavés de cadavres, vos prisons de voleurs et d’assassins, que voit-on de la part des escrocs du grand monde ?… les exemples les plus corrupteurs, le cynisme le plus révoltant, le brigandage le plus éhonté… Ne craignez-vous pas que le pauvre que l’on traduit sur les bancs des criminels pour avoir arraché un morceau de pain à travers les barreaux d’une boulangerie, ne s’indigne pas assez, quelque jour, pour démolir pierre à pierre la Bourse, un antre sauvage où l’on vole impunément les trésors de l’État, la fortune des familles.” p 294*

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