Pierre Bourdieux – Sur la télévision

Tom Moody and Ray Rapp, TV Static Photos, 2001

Sur la télévision est un cours essai de Pierre Bourdieux (75 pages) qui se concentre surtout sur l’influence de la télévision (on devrait même parler de domination) des médias télévisuels sur le monde de l’information. Il interroge les mécanismes d’audimats, et cherche les raisons qui portent à la télévision débats ratés et promotions de produit flagrantes. Voici donc trois extraits qui ont retenu mon attention.

De la dangerosité d’une soumission générale à l’audimat :

Voir se réintroduire cette mentalité audimat jusque chez les éditeurs d’avant-garde, jusque dans les institutions savantes, qui se mettent à faire du marketing, c’est très inquiétant parce que cela risque de mettre en question les conditions mêmes de la production d’œuvres qui peuvent paraître ésotériques, parce qu’elles ne vont pas au devant des attentes de leur public, mais qui, à terme, sont capables de créer leur public.

À propos des débats télévisuels, Bourdieux développe le concept d’ “idées reçues” et explique pourquoi celui-ci convient aussi bien à la télévision :

Il faut en effet se demander pourquoi [les débatteurs] sont capables de répondre à ces conditions tout à fait particulières, pourquoi ils arrivent à penser dans des conditions où personne ne pense plus. La réponse est, me semble-t-il, qu’ils pensent par « idées reçues ». Les « idées reçues » dont parle Flaubert, ce sont des idées reçues par tout le monde, banales, convenues, communes ; mais ce sont aussi des idées qui, quand vous les recevez, sont déjà reçues, en sorte que le problème de la réception ne se pose pas. Or, qu’il s’agisse d’un discours, d’un livre ou d’un message télévisuel, le problème est de savoir si les conditions de réception sont remplies ; est-ce que celui qui écoute a le code pour décoder ce que je suis en train de dire ? Quand vous émettez une « idée reçue », c’est comme si c’était fait ; le problème est résolu. La communication est instantanée puisque, en un sens, elle n’est pas. Ou elle n’est qu’apparente. L’échange de lieux communs est une communication sans autre contenu que le fait même de la conversation. Les « lieux communs » qui jouent un rôle énorme dans la conversation quotidienne ont cette vertu que tout le monde peut les recevoir et les recevoir instantanément : par leur banalité, ils sont communs à l’émetteur et au récepteur. A l’opposé, la pensée est, par définition, subversive : elle doit commencer par démonter les « idées reçues » et elle doit ensuite démontrer. Quand Descartes parle de démonstration, il parle de longues chaines de raisons. Ça prend du temps, il faut dérouler une série de propositions enchainées par des « donc », « en conséquence », « cela dit », « étant entendu que »… Or, ce déploiement de la pensée pensante, est intrinsèquement lié au temps.

Sur la télévision étant le premier ouvrage de Bourdieux que je trouve entre mes mains, je suis ravi de découvrir en lui un sociologue clair et rigoureux, comme quand il met en garde contre la facilité de deux critiques extrêmes, le “tous pareil” et le “jamais vu” :

C’est là que la critique simpliste est dangereuse : elle dispense de tout le travail qu’il faut faire pour comprendre des phénomènes comme le fait que, sans que personne ne l’ait voulu vraiment, sans que les gens qui financent aient eu tellement à intervenir, on a ce produit très étrange qu’est le “journal télévisé”, qui convient à tout le monde, qui confirme des choses déjà connues, et surtout qui laisse intactes les structures mentales.

Cette citation se termine par l’idée que la télé laisserait intacte les structures mentales, structures qui seraient déjà formées et auxquelles la télévision se conformerait : ce concept de “structure mentale” comme vecteur de difficulté de compréhension, mais surtout de diversité et de changement est l’une des meilleurs cartes qui m’aient été données jusqu’à présent pour comprendre le phénomène de “culture de masse”. À méditer.

Image : trouvé sur FFFFOUND!

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