Roland Barthes – Fragments d’un discours amoureux

Embrassements, Christine Vadrot - découvert à la Galerie des Pentes

Embrassements, Christine Vadrot – découvert à la Galerie des Pentes

J’ai entendu parler pour la première fois de ce livre quand “Ça peut pas faire de mal”, l’émission de Guillaume Galienne sur France Inter, lui a consacré un épisode. Après l’exposition du sentiment amoureux comme un raz-de-marée, une force immense dans Martin Eden (“Love lay on the mountain-tops beyond the valley-land of reason. It was the sublimated condition of existence, the topmost peak of living, and it came rarely.”), j’ai été séduit par ce livre qui semblait proposer une approche plus réfléchie, moins éblouie de l’Amour.

Pourtant, Roland Barthes se refuse à expliquer l’amour

[…] car il ne faut pas, dit le mathématicien, “sous-estimer la puissance du hasard à engendrer des monstres”; le monstre, en l’occurrence, eût été, sortant d’un certain ordre des figures, une “philosophie de l’amour”, là où il ne faut attendre que son affirmation.

et nous livre un abécédaire de ses manifestations, tout en précisant minutieusement qu’aucun de ces mots ne capturent réellement le sentiment amoureux, comme à la mention Écriture :

Je suis à la fois trop grand et trop faible pour l’écriture : je suis à côté d’elle, qui est toujours serrée, violente, indifférente au moi enfantin qui la sollicite. L’amour a certes partie liée avec mon langage (qui l’entretient), mais il ne peut se loger dans mon écriture.

Il exprime avec une grande justesse cette sensation de singularité de l’être aimé, qu’il nomme Atopos :

Est atopos l’autre que j’aime et qui me fascine. Je ne puis le classer, puisqu’il est précisément l’Unique, l’Image singulière qui est venue miraculeusement répondre à la spécialité de mon désir. C’est la figure de ma vérité ; il ne peut être pris dans aucun stéréotype (qui est la vérité des autres).

et explique pourquoi selon lui le sujet amoureux n’exprime que très rarement sa satisfaction, son comblement :

[…] on ne les dit pas — en sorte que, faussement, la relation amoureuse paraît se réduire à une longue plainte. C’est que, s’il est inconséquent de mal dire le malheur, en revanche, pour le bonheur, il paraîtrait coupable d’en abîmer l’expression : le moi ne discourt que blessé; lorsque je suis comblé ou me souviens de l’avoir été, le langage paraît pusillanime : je suis transporté, hors du langage, c’est-à-dire hors du médiocre, hors du général […].

“Justesse” est véritablement le mot qui reste dans mon esprit quand je pense à ce livre, comme à la mention Déclaration :

Déclaration. Personne n’a envie de parler de l’amour, si ce n’est pour quelqu’un.

ou quand il tente de formuler ce qui rend le sentiment amoureux si excquis, dans Fête :

Ce que j’attends de la présence promise, c’est une sommation inouïe de plaisirs, un festin […] : je vais avoir devant moi, pour moi, la “source de tous les biens”.

ou à Comblements :

Le sujet pose, avec obstination, le vœu et la possibilité d’une satisfaction pleine du désir impliqué dans la relation amoureuse et d’une réussite sans faille et comme éternelle de cette relation […] : je connais enfin cet été où “la jouissance dépasse les possibilités qu’avait entrevues le désir”.

En penseur du courant structuraliste (enfin je crois), Roland Barthes parvient dans ce livre à capturer l’essence de sentiments irrationnels et pourtant communs, comme l’Attente qu’il découpe comme une pièce de théâtre :

Dans le Prologue, seul acteur de la pièce (et pour cause), je constate, j’enregistre le retard de l’autre […], je déclenche l’angoisse d’attente. L’acte I commence alors; il est occupé par des supputations […]. L’acte II est celui de la colère […]. Dans l’acte III, j’atteins (j’obtiens ?) l’angoisse toute pure : celle de l’abandon […].

,le sujet amoureux Jaloux :

 Comme jaloux, je souffre quatre fois : parce que je suis jaloux, parce que je me reproche de l’être, parce que je crains que ma jalousie ne blesse l’autre, parce que je me laisse assujettir à un banalité : je souffre d’être exclu, d’être agressif, d’être fou et d’être commun.

ou le manque, à la mention Nuage :

 Je parcours fugitivement les états du manque, par lesquels le Zen a su coder la sensibilité humaine : la solitude, la tristesse qui me vient de l’ “incroyable naturalité” des choses, la nostalgie, le sentiment de l’étrange.

Ce livre m’a marqué, et certaines lignes vont surement m’accompagner pendant encore longtemps.

 Image. L’image – comme l’exemple pour l’obsessionel – est la chose même. L’amoureux est donc artiste, et son monde est bien un monde à l’envers, puisque toute image y est sa propre fin (rien au-delà de l’image).

Tel. J’accède alors (fugitivement) à un langage sans adjectifs. J’aime l’autre non selon ses qualités (comptabilisées), mais selon son existence ; par un mouvement que vous pouvez bien dire mystique, j’aime, non ce qu’il est, mais : qu’il est.

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s