Marc-Aurèle – Pensées pour moi-même

Applique seulement ton attention et ta volonté à mériter ta propre estime à chacune de tes actions.

J’ai entendu parler de Marc Aurèle pour la première fois dans une conférence TED, par David Puttnam qui citait “If it is not right do not do it; if it is not true do not say it”. La franchise et la simplicité de cette maxime a éveillé mon intérêt, et quand Art Of Manliness a publié un texte de 1910 intitulé How to Live on Twenty-Four Hours a Day, une phrase de l’auteur m’a décidé : “I know nothing more “actual,” more bursting with plain common-sense, applicable to the daily life of plain persons like you and me (who hate airs, pose, and nonsense) than Marcus Aurelius or Epictetus.”

L’attraction du vide, Romain Langlois

L’édition que je me suis procuré commence par une introduction plutôt complète au stoïcisme, école de philosophie à laquelle appartient Marc Aurèle : (très) rapidement, les stoïciens considèrent que l’homme doit vivre selon la nature, nature qui possède quatre “niveaux”, comme l’énonce une note de l’éditeur :

Dans l’emboitement qui fait un homme (objet de la nature, être vivant, être rationnel, être social), il faut viser l’épanouissement de chaque niveau à condition que cela ne menace pas le niveau supérieur.

Il propose alors une lecture du monde selon laquelle le mal, lui-même, n’existe pas, et toutes les souffrances ne viennent que du jugement que l’on fait des choses.

VIII 49 : Ne dis rien de plus que ce que t’annoncent les représentations, telles qu’elles se présentent à première vue. On t’annonce qu’un tel te calomnie ? Cela, on te l’annonce ; mais qu’il t’ait nui, on ne l’annonce pas.

IX 13 : Aujourd’hui, je suis sorti de tout embarras, ou plutôt j’ai expulsé tout embarras, car ce ne m’était pas extérieur, mais intérieur ; et c’étaient mes jugements.

J’ai beaucoup aimé le fait que ce livre (composé de 12 “livres” de 20 à 80 “chapitres”) mêlent à l’exposition d’idées philosophiques des cas précis dans lesquels ces idées entrent en jeu :

VII 26 : Quand un homme a commis une faute à ton égard, considère aussitôt quel jugement sur le bien ou le mal lui a fait commettre cette faute. Quand tu en auras vu la raison, tu le plaindras, tu n’éprouveras plus ni surprise ni colère. En effet, ou bien, toi aussi, tu continues d’avoir le même jugement que lui sur le bien, ou un autre analogue, et tu dois donc lui pardonner ; ou tu ne partages plus son jugement sur le bien et le mal, et l’indulgence pour sa méprise te sera le plus aisée.

Partant de cette idée que le mal ne vient que du jugement, Marc Aurèle se penche sur les résultats négatifs de ces jugements, comme la peur de la mort :

XII 23 : Une opération particulière quelconque, qui cesse au moment opportun, n’éprouve aucun dommage du fait d’avoir pris fin et l’auteur de cette action n’éprouve non plus aucun dommage du fait qu’elle a pris fin. De même donc la série de toutes les actions qui constitue la vie, si elle prend fin au bon moment, n’éprouve aucun dommage du fait d’avoir pris fin, et pas d’avantage celui qui a mis fin au bon moment à cette chaine d’actions ne s’en trouve mal en point.

VI 49 : Te fâches-tu de ne peser que tant de livres et non trois cents ? Fais donc de même, s’il te faut vivre tel nombre d’années et non d’avantage. Comme tu es satisfait de la part de substance qui t’a été attribuée, qu’il en soit de même du temps !

avec parfois un certain cynisme qui semble suivre chaque tentative de rationalisation d’un sujet aussi effrayant :

X 29 : À chacune de tes actions particulières, réfléchis et demande-toi si la mort parait une chose redoutable, parce qu’elle nous en prive.

IV 41 : Tu n’es qu’une petite âme portant un cadavre, comme disait Épictète.

Mais cette réflexion sur la mort l’amène aussi à donner d’intéressantes idées sur le temps :

II 14 : Dusses-tu vivre trois fois mille ans, et même autant de fois dix mille, souviens-toi toujours que personne ne perd d’autre existence que celle qu’il vit et qu’on ne vit que celle qu’on perd. Ainsi la plus longue et la plus courte reviennent au même. Le présent est égal pour tous et ce qu’on perd est donc égal aussi et ce qu’on perd apparaît de la sorte infinitésimal. On ne saurait perdre, en effet, le passé ni l’avenir, car ce que nous n’avons pas, comment pourrait-on nous le ravir ? […] l’homme le plus chargé d’années et celui qui mourra le plus tôt font la même perte, car c’est du moment présent seul qu’on doit être privé, puisque c’est le seul qu’on possède, et qu’on ne peut perdre ce qu’on a pas.

III 10 : […] souviens-toi encore que chacun ne vit que le présent, cet infiniment petit. Le reste, ou bien est déjà vécu, ou bien est incertain. Minime est donc l’instant que chacun vit, minime le coin où il vit, minime aussi la plus longue gloire posthume. Et encore celle-ci n’existe-t-elle que par une succession de petits hommes, qui mourront à peine nés, qui ne se connaissent pas eux-mêmes, ni encore moins l’homme mort depuis longtemps. [un peu facile à dire pour un homme dont on se souvient après 2000 ans. Mais bon, il pouvait pas savoir.]

En cherchant du coté des résultats positifs des jugements, il s’exprime sur la beauté et l’éloge :

IV 20 : D’ailleurs, tout ce qui est beau de quelque manière est beau de soi ; il est complet en soi, n’ayant pas l’éloge comme partie intégrante de soi. L’objet qu’on loue n’en devient donc ni pire ni meilleur. […]

J’ai bien sur apprécié le côté “maximes” de l’ouvrage, pour des raisons exprimées dans l’introduction

L’âme, dit Marc Aurèle, doit toujours avoir à s disposition des “maximes concises et essentielles” qui lui sont un possible recours dans les difficultés de la vie.

ou par Marc-Aurèle lui-même :

III 13 : Comme les médecins ont toujours sous la main leurs appareils et leurs trousses de soins à donner d’urgence, de même tiens toujours prêts les dogmes grâce auxquels tu pourras connaitre les choses divines et humaines et faire voir à chacune de tes actions, même les moindres, que tu te rappelles l’enchainement réciproques de ces deux ordres de questions ; […].

c’est-à-dire cette manière dont il donne des conseils clairs et appuyés par ses recherches philosophiques. Sur un sujet aussi simple que la flemme :

VIII 12 : Quand il te fâche d’avoir à te lever, rappelle-toi que ta constitution et la nature humaine te destinent à produire des actions utiles à la société. Au contraire, le sommeil t’est commun avec les êtres privés de raison. Or ce qui est pour chacun conforme à sa nature est plus proprement fait pour lui et inhérent à lui, donc doit lui être aussi plus agréable.

Ou la prise de décision :

III 7 : N’estime jamais comme étant de ton intérêt ce qui te forcera un jour à violer ta foi, à renoncer à la pudeur, haïr, soupçonner, maudire quelqu’un, user de fourberie, convoiter ce qui a besoin d’être caché par des murs et des rideaux. […]

Il conseille et loue l’introspection et l’importance “d’observer son âme”, ou ce qu’il appelle la partie directrice :

II 8 : Il n’est pas facile de voir un homme qui soit malheureux faute de prêter attention à ce qui se passe dans l’âme d’autrui. Quant à ceux qui n’observent pas les mouvements de leur âme propre, il est fatal qu’ils soient malheureux.

IV 3 : […] Nulle part on ne trouve de retraite plus paisible, plus exempte de tracas, que dans son âme, surtout quand elle renferme de ces biens sur lesquels il suffit de se pencher pour recouvrer aussitôt toute son aise ; et par aise, je ne veux dire autre chose que l’état d’une âme bien ordonnée. Accorde-toi donc constamment cette retraite et renouvelle-toi. Mais qu’il s’y trouve de ces maximes concises et essentielles, qui, rencontrées d’abord, excluront toute peine et te renverront guéri de ton irritation à tes occupations quand tu y retournes. […] Parmi les maximes tenues à ta portée, sur lesquelles tu te pencheras, qu’il y ait ces deux-ci : D’abord, les choses ne touchent pas l’âme, elles demeurent dehors, immobiles ; les troubles ne proviennent que du jugement intérieur. […] Le monde n’est que changement ; la vie n’est que jugement. (Démocrite).

XI 19 : Il y a, entre toutes, quatre perversions de la partie directrice dont il faut se farder constamment. Si tu les découvres en toi, défais-t-en et ajoute à chaque fois : cette idée n’est pas nécessaire ; cette autre conduit au relâchement du lien social ; celle-ci, que tu vas exprimer, n’est pas de ton fonds. Or exprimer une idée qui n’est pas de ton fonds, considère que c’est une choses des plus absurde. Et voici la quatrième perversion, dont tu te feras honte : c’est si ta conduite marque la défaite de la partie la plus divine de toi-même et sa soumission à la partie la plus vile, celle qui est sujette à mourir, je veux dire le corps avec ses grossières jouissances.

X 37 : Prend l’habitude, à toute action, si possible, que tu vois faire à quelqu’un, de te demander en toi-même : “Cet homme, à quel but rapporte-t-il cette action ?” Commence par toi-même et sois le premier que tu examines.

Et il oppose cette attention à soi-même à celle que l’on pourrait porter à la vie des autres, à nos dépends :

III 4 : N’use pas le part de vie qui t’es laissée à imaginer ce que fait autrui, à moins que tu ne te proposes quelque fin utile à la communauté. Ou bien en effet tu te prives d’accomplir une autre tache, je veux dire : en cherchant à imaginer ce que fait un tel, et pourquoi, ce qu’il dit, ce qu’il pense, les plans qu’il combine, et autres occupations de ce genre, qui te font tourbillonner et négliger la partie directrice de ton âme. Il faut donc éviter de laisser passer dans la chaine de nos idées ce qui est téméraire et vain et, avant tout, la futilité et la méchanceté. […] Jamais, sinon par nécessité absolue et pour le bien public, il ne cherche à imaginer ce qu’un autre peut dire, faire ou penser. […] Il ne fait donc point cas de l’approbation qui peut venir de tels hommes, qui ne sont même pas satisfaits d’eux-mêmes.

et à celle que l’on porterait sur notre propre avenir :

VIII 36 : Ne te laisse pas troubler par l’imagination de toute ta vie ; n’embrasse pas en pensée les si grandes et si nombreuses épreuves qui te seront survenues probablement ; mais à chacune des épreuves présentes, demande-toi : “Qu’y a-t-il d’insupportable et d’intolérable ?” Tu rougiras d’en faire l’aveu. Ensuite, rappelle-toi que ce n’est pas l’avenir ni le passé qui t’accablent, mais toujours le présent. Et celui-ci se rapetisse à l’infini, si tu le circonscris lui seul et si tu convaincs d’erreur ton intelligence, quand elle se croit incapable de l’affronter isolément.

Une fois de plus, un très vieux ouvrage me semble plus d’actualité que de nombreux livres actuels que j’ai lu jusqu’à maintenant. Et j’ai envie de lire plus de philosophie antique.

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