Albert Camus – Le mythe de Sisyphe (1942)

La philo étant encore toute nouvelle pour moi, je situe le nouveau par rapport au connu. Et je place Le mythe de Sysiphe entre Marc-Aurèle et Hannah Arendt : on n’a plus une succession de maximes et de courtes pensées, mais une réflexion longue où chaque argument est construit sur 5, 10 pages, et s’inscrit dans une dynamique globale ; mais j’ai l’impression qu’une lecture attentive (et répétée parfois) me permet de saisir entièrement l’argument, et la conclusion de l’auteur, ce qui me semble encore impossible avec Arendt (mais je ne m’avoue pas vaincu).

Cela dit, il ne faut pas que je cache que je ne sais toujours pas vraiment de quoi parle les 70 premières pages du livre, qui pour moi contraste avec la suite dans laquelle j’ai cette fois-ci réussi à saisir le fil conducteur de la pensée de l’auteur. La plupart des citations que je vous livre ici sont longues, mais représentent des passages clés, des charnières qui m’ont permis d’apprécier la qualité de cet essai, la satisfaction d’avoir réussi à suivre l’auteur jusqu’ici et l’impatience de voir ce qu’il va dérouler dans la suite. Une sensation de justesse.

 

Vivre une expérience, un destin, c’est l’accepter pleinement. Or on ne vivra pas ce destin, le sachant absurde, si on ne fait pas tout pour maintenir devant soi cet absurde mis à jour par la conscience. Nier l’un des termes de l’opposition dont il vit, c’est lui échapper. Abolir la révolte consciente, c’est éluder le problème. Le thème de la révolution permanente se transporte ainsi dans l’expérience individuelle. Vivre, c’est faire vivre l’absurde. Le faire vivre, c’est avant tout le regarder. p 78

Cette discipline que l’esprit se dicte à lui-même, cette volonté forgée de toutes pièces, ce face-à-face, ont quelque chose de puissant et de singulier. Appauvrir cette réalité dont l’inhumanité fait la grandeur de l’homme, c’est du même coup l’appauvrir lui-même. Je comprend alors pourquoi les doctrines qui m’expliquent tout m’affaiblissent en même temps. Elles me déchargent du poids de ma propre vie et il faut bien pourtant que je le porte seul. p 80

L’absurde m’éclaire sur un point : il n’y a pas de lendemain. Voici désormais la raison de ma liberté profonde. Je prendrais ici deux comparaisons. Les mystiques d’abord trouvent une liberté à se donner. À s’abimer dans leur dieu, à consentir à ses règles, ils deviennent secrètement libres à leur tour. C’est dans l’esclavage spontanément consenti qu’ils retrouvent une indépendance profonde. Mais que signifie cette liberté ? On peut dire surtout qu’il se sentent libres vis-à-vis d’eux-mêmes et moins libres que surtout libérés. p 84

Quelques archéologues peut-être chercheront des “témoignages” de notre époque. Cette idée a toujours été enseignante. Bien méditée, elle réduit nos agitations à la noblesse profonde qu’on trouve dans l’indifférence. Elle dirige surtout nos préoccupations vers le plus sûr, c’est-à-dire l’immédiat. De toutes les gloires, la moins trompeuse est celle qui se vit. p 109

Oui, l’homme est sa propre fin. Et il est sa seule fin. S’il veut être autre chose, c’est dans cette vie. Maintenant, je le sais de reste. Les conquérants parlent quelquefois de vaincre et de surmonter. Mais c’est toujours “se surmonter” qu’ils entendent. Vous savez bien ce que cela veut dire. Tout homme s’est senti l’égal d’un dieu à certains moments. C’est ainsi du moins qu’on le dit. Mais cela vient de ce que, dans un éclair, il a senti l’étonnante grandeur de l’esprit humain. Les conquérants sont seulement ceux d’entre les hommes qui sentent assez leur force pour être sûrs de vivre constamment à ces hauteurs et dans la pleine conscience de cette grandeur. C’est une question d’arithmétique, de plus ou de moins. Les conquérants peuvent le plus. Mais ils ne peuvent pas plus que l’homme lui-même, quand il le veut. p 121

 

Enfin, deux courts passages : le premier m’a rappelé la mention Je t’aime dans Fragments d’un discours amoureux ; le second m’a également rappelé Barthes, qui lui aussi tire de profondes réflexions de Dostoïevski. Vu le non-fun que j’ai eu à lire Les Possédés, j’ai définitivement loupé quelque chose.

Nous n’appelons amour ce qui nous lie à certains êtres que par référence à une façon de voir collective et dont les livres et les légendes sont responsables. Mais de l’amour, je ne connais que ce mélange de désir, de tendresse et d’intelligence qui me lie à tel être. Ce composé n’est pas le même pour tel autre. Je n’ai pas le droit de recouvrir toutes ces expériences du même nom. Cela dispense de les mener des mêmes gestes. L’homme absurde multiplie encore ici ce qu’il ne peut unifier. Ainsi découvre-t-il une nouvelle façon d’être qui le libère au moins autant qu’elle libère ceux qui l’approchent. Il n’y a d’amour généreux que celui qui se sait en même temps passager et singulier. p 104

Dans les romans de Dostoïevski, la question est posée avec une telle intensité qu’elle ne peut engager que des solutions extrêmes. L’existence est mensongère ou elle est éternelle. Si Dostoïevski se contentait de cet examen, il serait philosophe. Mais il illustre les conséquences que ces jeux de l’esprit peuvent avoir dans une vie d’homme et c’est en cela qu’il est artiste. p 142

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