Samuel Beckett – Malone meurt

Ce n’est pas souvent qu’on me présente un livre avec les mots : “c’est la solution à tous tes problèmes”. Même si mon interlocuteur était légèrement imbibé et que la discussion battait son plein, cela reste une affirmation assez poussée. Malon meurt n’est pas la solution à tous mes problèmes, mais reste un très bon conseil de lecture, qui m’a permit de découvrir un auteur que je n’avais jusqu’alors lu que par obligation (“En attendant Godot”, en 1ère) et de donner un sens à un pont vu à Dublin.

Old Croghan Man, trouvé dans une tourbière en Irlande

Au début de l’ouvrage, on peut apercevoir une similarité avec “Man in the Dark” de Paul Auster, le narrateur (ici Malone) immobilisé dans son lit et qui nous annonce qu’il va nous raconter des histoires ; et aussi avec “Dans le scriptorium” du même auteur, le narrateur n’ayant qu’une vague idée de qui il est, et des raisons qui l’ont amené dans cette chambre. Mais rapidement on abandonne toute espoir de voir Malone nous livrer les récits qu’il a promis, puisque il se donne pour mission de faire une liste des objets qui l’entourent et de sa position (physique et psychologique) par rapport à eux. Il sera surtout occupé à nous décrire son état, physique et psychologique. C’est avec ce dernier que viennent les meilleurs pensées, quand le narrateur se demande ce que peut signifier sa vie :

Vivre. J’en parle sans savoir ce que ça veut dire. Je m’y suis essayé sans savoir ce que ça veut dire. Je m’y suis essayé sans savoir à quoi je m’essayais. J’ai peut-être vécu après tout, sans le savoir. Je me demande pourquoi je parle de ça. Ah oui, c’est pour me désennuyer. Vivre et faire vivre. Plus la peine de faire le procès aux mots. Ils ne sont pas plus creux que ce qu’ils charrient. Après l’échec, le consolation, le repos, je recommençais, à vouloir vivre, être autrui, en moi, en autrui. Que tout ça est faux. Je n’ai jamais rencontré de semblable. p34

et la raison de son état :

Vous me direz que c’est dans ma tête, et il me semble souvent en effet que je suis dans une tête, que ces huit, non, ces six parois sont en os massif, mais de là à dire que c’est ma tête à moi, non, ça jamais. […] Et si je ferme les yeux, les ferme vraiment, comme ne le peuvent les autres, mais comme moi je le peux, car il y a des limites à mon impuissance, alors quelquefois mon lit se soulève et vogue à travers les airs, au gré des remous, comme un fétu, et moi dedans. Ce n’est pas une question de paupières heureusement, c’est comme qui dirait l’âme qu’il faut aveugler, cette âme qu’on a beau nier, perçante, guetteuse, inquiète, tournant dans sa cage comme dans une lanterne dans la nuit sans ports ni bateaux ni matière ni entendement. Ah oui, j’ai mes petites distractions et elles devraient p78

Le plus frappant, c’est cette mort omniprésente, jusque dans le titre, ou plutôt ce que serait l’acte de mourir : le narrateur est nu et sans compagnie, il sait qu’il a déjà perdu beaucoup de ses capacités et sent la mort proche. Mort à laquelle nous n’assisterons pas. Au fur et à mesure des nombreux aller-retours entre des préoccupations triviales (la meilleur position dans le lit ?) et l’imminence de son décès, Malone apporte aux premières le tragique de la seconde, qui à leur tour entachent la mort de leur brulante banalité, la vidant de tout son sens.

Et tant pis pour celui qui a envie, exceptionnellement, de faire un bout de chemin, dans la liberté, avec un semblable, peu importe lequel, à moins qu’il n’ai le bonheur, justement ce soir-là, à la sortie de l’atelier, du comptoir, de tomber sur un autre souffrant du même besoin. Alors, heureux, ils font quelques pas ensemble, puis se quittent, en se disant peut-être chacun à part soi, Maintenant il va se croire tout permis, ou une phrase plus courte probablement, et même inachevée, sur le modèle de celles dont seul on se repose des minuties de la vie en société.

[J’ai aussi lu Le monde et le pantalon de Beckett, un court essai sur la peinture et en particulier sur les frères van Velde, qui m’étaient inconnus jusque là. J’aimerais lire plus de digressions du même auteur, qui formule ces propos avec une grande justesse :

Voilà une infime partie de ce qu’on dit à l’amateur. On ne lui dit jamais : « Il n’y a pas de peinture. Il n’y a que des tableaux. Ceux-ci, n’étant pas des saucisses, ne sont ni bons ni mauvais. Tout ce qu’on peut en dire, c’est qu’ils traduisent, avec plus au moins de pertes, d’absurdes et mystérieuses poussées vers l’image, qu’ils sont plus ou moins adéquats vis-à-vis d’obscures tensions internes. Quant à décider vous-même du degré d’adéquation, il n’en est pas question, puisque vous n’êtes pas dans la peau du tendu. Lui-même n’en sait rien la plupart du temps. C’est d’ailleurs un coefficient sans intérêt. Car pertes et profits se valent dans l’économie de l’art, où le tu est la lumière du dit, et toute présence absence. Tout ce que vous saurez jamais d’un tableau, c’est combien vous l’aimez (et à la rigueur pourquoi, si cela vous intéresse).[…] » Voilà une infime partie de ce qu’on ne dit jamais à l’amateur. Ce n’est manifestement pas plus vrai que le reste. Mais cela le changerait. p21]

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