Boris Vian – L’Écume des jours (1947)

Je me retrouve ici dans le même cas que pour le Cimetière des pianos, étant donné que j’ai trouvé peu de citations dans ce livre : contrairement à l’Herbe rouge qui m’a beaucoup marqué et qui me revient souvent, les quelques passages marquants de l’Écume des jours le sont surtout par leur poésie.

From the amazing "Hours", Harry Matenaer

Une des photos de “Hours”, Harry Matenaer.

Ne me remercie pas, dit Colin. Ce qui m’intéresse, ce n’est pas le bonheur de tous les hommes, c’est celui de chacun. p81

Chloé avait passé ses bas, fins comme une fumée d’encens, de la couleur de sa peau blonde et ses souliers hauts de cuir blanc. Pour tout le reste, elle était nue, sauf un lourd bracelet d’or bleu qui faisait paraître encore plus fragile son poignet délicat. p87

Me voilà donc une fois de plus réduit à dire ce que j’ai pensé de ce bouquin : je ne serais pas trop long, il ne m’a pas plu. Si j’ai appris beaucoup en lisant la préface (à propos de la relation de Boris Vian avec Sartre et avec Ursula, principalement), je n’ai pas retrouvé l’absurde que j’avais tant aimé dans d’autres œuvres du même auteur, et je pense qu’il y a deux raisons.

La première est que le roman est beaucoup trop inscrit dans son temps : à chaque page on retrouve des références aux hits de jazz de l’époque, à des écrivains chers à Vian, à de nombreux essais de Sartre… Ce qui aurait du faire (et c’était peut-être le cas à l’époque) sourire, les 60 ans qui nous sépare de la parution du roman l’ont transformé en une suite d’allusions vagues, rendues maladroites par les aller-retours répétés aux notes de l’éditeur nécessaires pour en comprendre le sens. Même les situations absurdes que j’adore habituellement se retrouvent emprisonnées dans la littérature, la cuisine, ou la musique de l’époque : plus de village aux habitants fous, d’enfants qui volent ou de murs transparents, mais une conférence de “Jean-Sol Patre” ou une usine assassine. Dans l’Écume des jours on perd la distance délicate que Vian mettait entre lui et la réalité.

Critiques et allusions donc, et la seconde raison, la “simple poésie” du texte : les absurdités habituelles ne sont plus l’occasion de dérouter le lecteur, de le perdre quelque temps dans un monde impossible, mais simplement une occasion de lyrisme, de jolies idées. Je pense au pianocktail, mais de nombreux détails et situations insensées de l’histoire d’amour des deux héros sont aussi assez attendus. J’ai beaucoup pensé pendant ma lecture à Mathias Malzieu, qui réussit dans La Mécanique du cœur et Métamorphose en bord de ciel  ce que Boris Vian n’atteint pas dans l’Écume des jours.

J’ai finalement été déçu par la juxtaposition d’ “historiettes” qui constitue le roman, sans lien ni conséquence véritable. Ce ne sera donc pas mon nouveau Vian favori, en dépit de la scène enterrement que je trouve géniale :

Ils se mirent à huer Colin et dansèrent comme des sauvages autour du camion, Colin se boucha les oreilles mais il ne pouvait rien dire, il avait signé pour l’enterrement des pauvres, et il ne bougea même pas en recevant les poignées de cailloux. p204