Paul Schilder – L’image du corps

Quand je lis un livre j’ai toujours quelques pensées sur ce que je pourrais en dire ici, et cette fois-ci cela m’a rapidement paru problématique : je ne suis pas capable de donner un aperçu d’un ouvrage aussi dense dont les idées et explications s’étendent parfois sur 10, 20 pages. Pourtant, une phrase m’a marqué :

[…] toute la présente étude indique clairement que, au moins sur des points très importants, notre corps n’est pas plus près de nous que ne l’est le monde extérieur. […] Nous accaparons des parties des images du corps des autres, et nous projetons des parties de notre image du corps ou celle-ci tout entière dans les autres. Il y a des échanges mutuels permanents entre notre image du corps et celle de chacune des personnes qui nous entourent, échanges qui peuvent jouer entre les parties ou entre les totalités.

Stuart Penn (2000), une œuvre du sculpteur Marc Quinn, qui a représenté de nombreuses personnes mutilés. Lorsque que Schilder parle des “échanges permanents”, on comprend la gène entrainée par la vision de membres amputés, déformés puisque c’est mon image du corps, l’image de mon corps qui se trouve bouleversée et remise en cause.

 

Dans chacune des trois parties qui composent “L’Image du corps” (“Le fondement physiologique du corps”, “la structure libidinale du corps” et “Sociologie de l’image du corps”), l’auteur expose tour à tour des cas qu’il étudié, des idées et hypothèses de ses prédécesseurs qu’il réfute ou complète, et des ouvertures et questions qui viennent compléter le “programme de recherche” que constitue l’ouvrage. Parce que la seconde partie est bien trop freudienne pour moi et la troisième concentrée sur la psychatrie, je vais m’étendre ici sur la première partie que j’ai trouvé plus simple à aborder, puisqu elle est construite à la fois sur des cas médicaux et sur des constations très simples : vérifier ces observations sur soi-même au cours de la lecture rend l’expérience très intéressante. En voici quelques-unes, à voir chez vous :

  • “Ross a fait des expériences sur la perception du visage quand les yeux sont fermés. Quand la tête est tournée de côté, le sujet qui se concentre sur son visage a l’impression qu’il se présente de face, mais aplati. Les yeux aussi semblent regarder en face ; le sujet tente d’une manière ou d’une autre de maintenir par un moyen sensoriel la relation normale entre visage et corps.” (p 104)
  • “Nous sentons particulièrement les parties de peau qui sont tendues sur les os ; par exemple, sur les mains nous sentons particulièrement les jointures ; sur le visage, les pomettes.” (p. 105) J’adore celle-ci, je pense être marqué à vie.
  • “Nous sentons naturellement que la surface indistincte de la peau que nous percevons tactilement est suivie par quelque substance vivante distincte, d’un caractère particulier. Le toucher par les doigts nous donne la perception distincte de la peau, suivie de la perception de cette autre substance que comprime une certaine résistance. Il est certain que nous sentons la peau en profondeur. Ce n’est pas très clair pour les doigts ; mais quand nous appuyons le dos contre le dossier d’une chaise, nous sentons d’abord la chaise, ensuite, les vêtements et en troisième lieu la surface de la peau ; mais la peau a une certaine épaisseur et nous sentons comme une pâte appuyée sur les os.” (p. 108)
  • “Nous ne sentons pas notre bouche véritablement au bord des lèvres. La zone sensible est là encore à environ un centimètre en retrait. Quand nous respirons par la bouche, nous sentons l’air sur la voûte du palais mais il semble que nous le sentions aussi dans le tiers antérieur de la cavité buccale. Si nous respirons très profondément, nous sentons l’air au fond de la bouche et même dans la région du sternum : mais pas plus bas que la point du sternum et pas plus avant qu’à un ou deux centimètres de la surface. Nous pouvons dire d’une manière générale que les zones les plus sensibles du corps sont situées près de ses orifices, mais à un ou deux centimètres en retrait de la surface.” (p. 109)
  • “Il est certain que les mamelons, mêmes s’ils ne sont pas touchés, marquent des points spéciaux dans la sensation de la surface de notre corps.”(p. 110)
  • “Notre corps perçu n’est rien de plus qu’une masse lourde, et les changements dans la perception du corps ne seront souvent que des changements dans la perception de cette masse lourde. J’ai dit plus haut que, quand nous commençons à nous observer, nous avons un sentiment de vide en nous.” (p. 113)
  • “Claparède a montré que nous localisons généralement notre moi à la base de l’os frontal, entre les yeux.” (p. 116)
  • “Nous sommes incapable de nous faire une idée claire de la couleur et de la texture de notre peau. […] Nous avons beau nous regarder dans la glace, nous n’avons pas pour autant une idée sûre de notre aspect : il reste toujours une incertitude émotionelle dans la perception que nous avons de notre peau et de la peau des autres.” (p. 163)

Ce n’était pas une lecture facile, et la description précise de cas psychiatriques et psychanalitiques est souvent fastidieuse, mais j’y ai trouvé de nombreuses idées claires et même la reformulation d’une réflexion que je me suis fait il y a quelque temps, séparant l’existence entre le corps, le social et l’esprit :

Il y a un monde, en partie animé, en partie inanimé, il y a notre corps et finalement il y a une personnalité en étroite et précise relation avec le corps. […] Les 3 catégories spécifiques sont : monde, corps et personnalité. C’est l’une des fonctions principales de la philosophie et de la psychologie de déterminer les relations de ces catégories entre elles. (p. 296)

Michel Onfray dit lui qu’une question centrale de la philosophie est l’étude de la subjectivité et de l’identité de chaque être : aucun doute que je n’ai pas fini d’avoir envie de lire, préoccupé comme je suis.

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