Albert Camus – L’Envers et l’Endroit (1937)

J’ai été très séduit par Le mythe de Sysiphe, que je lisais en mai dernier, par l’analyse et l’espoir qui en ressortaient. Mais il m’échappait encore qu’un tel auteur puisse mériter le prix Nobel de littérature, son travail relevant plus pour moi de l’essai : l’éloge que m’a fait un ami de L’Envers et l’Endroit, “un roman de jeunesse” puisque Camus avait 22 ans lors de sa rédaction, m’a convaincu à plonger à nouveau dans son univers.

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J’ai été ravi de découvrir dans ce recueil de nouvelles un Camus plus vivant, partageant son affection pour son pays natal et sa chaleur, se mettant lui-même en scène.

Et qu’est-ce donc qui le retient dans cette chambre, sinon la certitude que ça vaut toujours mieux, le sentiment que toute l’absurde simplicité du monde s’est réfugiée dans cette pièce. […]. Il est vrai que je regarde une dernière fois la baie et ses lumières, que ce qui monte alors vers moi n’est pas l’espoir de jours meilleurs, mais une indifférence sereine et primitive à tout et à moi-même. Mais il faut briser cette courbe trop molle et trop facile. Et j’ai besoin de ma lucidité. Oui, tout est simple. Ce sont les hommes qui compliquent les choses. p 70-71

Je retrouve dans L’Envers et l’Endroit une écriture qui “illustre les conséquences que ces jeux de l’esprit peuvent avoir dans une vie d’homme”, écriture qui qualifie l’artiste selon Le Mythe de Sysiphe, comme ces nouvelles qui donnent une importance forte à la famille, ce nid d’espoir et de prospection, qui représente si bien le confort que l’on perd une fois coupé des autres hommes, une fois épuisé d’avoir conduit sa vie tel qu’il le fallait.

Il est aujourd’hui dans un café sordide. Il est maintenant un homme. N’est-ce pas cela qui compte ? Il faut bien croire que non, puisque faire ses devoirs et accepter d’être un homme conduit seulement à être vieux. p 62

Je suis ravi d’avoir lu Le Mythe de Sysiphe avant L’Envers et l’Endroit car j’ai pu retrouver le premier dans le second, cette idée que c’est lorsque l’homme demande un sens au monde, une profondeur à la hauteur de ses inquiétudes, il n’obtient qu’une réponse, que Camus appelle déjà “l’absurde simplicité du monde”. J’admire particulièrement comme Camus n’exprime pas le sentiment de simplicité comme un malheur, mais simplement comme une position inconfortable lorsque l’on veut croire à une profondeur.

Il y a une vertu dangereuse dans le mot simplicité. Et cette nuit, je comprends qu’on puisse vouloir mourir parce que, au regard d’une certaine transparence de la vie, plus rien n’a d’importance. […]. Ainsi, à chaque fois qu’il m’a semblé éprouver le sens profond du monde, c’est sa simplicité qui m’a toujours bouleversé. p 66

Peut-être que c’est cela qui m’a tant plus dans ce recueil : l’auteur est encore jeune et a autant lu et réfléchi qu’il a vécu. Il parle de la vie, sans la décortiquer froidement mais en exprimant ce qui frappe insidieusement chacun :

Car ce qui fait le prix du voyage, c’est la peur. Il brise en nous une sorte de décor intérieur. Il n’est plus possible de tricher — de se masquer derrière des heures de bureau et de chantier (ces heures contre lesquelles nous protestons si fort et qui nous défendent si surement contre la souffrance d’être seul). C’est ainsi que j’ai toujours envie d’écrire des romans où mes héros diraient : “Qu’est-ce que je deviendrais sans mes heures de bureau ?” ou encore : “Ma femme est morte, mais par bonheur, j’ai un gros paquet d’expéditions à rédiger pour demain.” p 102

J’ai depuis peu commencé à lire L’Homme Révolté, dont la lecture est parfois assez compliquée : je saisis d’autant plus le sens de cette remarque que Camus fait dans l’introduction.

L’écrivain a, naturellement, des joies pour lesquelles il vit et suffisent à le combler. Mais, pour moi, je les rencontre au moment de la conception, à la seconde où le sujet se révèle, où l’articulation de l’œuvre se dessine devant la sensibilité soudain clairvoyante, à ces moments délicieux où l’imagination se confond tout à fait avec l’intelligence. Ces instants passent comme ils sont nés. Reste l’exécution, c’est-à-dire une longue peine. p 21

Comme souvent, cela me rassure de le voir lui aussi intrigué par cette contradiction entre la fougue que l’on vit à l’éveil du désir profond et la laborieuse marche qui mène à sa satisfaction. Enfin, je laisse ici ma partie favorite de l’œuvre, si vous avez le courage de vous y plonger :

Là était tout mon amour de vivre : une passion silencieuse pour ce qui allait peut-être m’échapper, une amertume sous une flamme. Chaque jour, je quittais ce cloître comme enlevé à moi-même, inscrit pour un court instant dans la durée du monde. Et je sais bien pourquoi je pensais alors aux yeux sans regard des Apollons doriques ou aux personnages brûlants et figés de Giotto. C’est qu’à ce moment, je comprenais vraiment ce que pouvaient m’apporter de semblables pays. J’admire qu’on puisse trouver au bord de la Méditerranée des certitudes et des règles de vie, qu’on y satisfasse sa raison et qu’on y justifie un optimisme et un sens social. Car enfin, ce qui me frappait alors ce n’était pas un monde fait à la mesure de l’homme – mais qui se refermait sur l’homme. Non, si le langage de ces pays s’accordait à ce qui résonnait profondément en moi, ce n’est pas parce qu’il répondait à mes questions, mais parce qu’il les rendait inutiles. Ce n’était pas des actions de grâces qui pouvaient me monter aux lèvres, mais ce Nada qui n’a pu naître que devant des paysages écrasés de soleil. Il n’y a pas d’amour de vivre sans désespoir de vivre. À Ibiza, j’allais tous les jours m’asseoir dans les cafés qui jalonnent le port. Vers cinq heures, les jeunes gens du pays se promènent sur deux rangs tout le long de la jetée. Là se font les mariages et la vie tout entière. On ne peut s’empêcher de penser qu’il y a une certaine grandeur à commencer ainsi sa vie devant le monde. Je m’asseyais, encore tout chancelant du soleil de la journée, plein d’églises blanches et de murs crayeux, de campagnes sèches et d’oliviers hirsutes. Je buvais un orgeat douceâtre. Je regardais la courbe des collines qui me faisaient face. Elles descendaient doucement vers la mer. Le soir devenait vert. Sur la plus grande des collines, la dernière brise faisait tourner les ailes d’un moulin. Et, par un miracle naturel, tout le monde baissait la voix. De sorte qu’il n’y avait plus que le ciel et des mots chantants qui montaient vers lui, mais qu’on percevait comme s’ils venaient de très loin. Dans ce court instant de crépuscule, régnait quelque chose de fugace et de mélancolique qui n’était pas sensible à un homme seulement, mais à un peuple tout entier. Pour moi, j’avais envie d’aimer comme on a envie de pleurer. Il me semblait que chaque heure de mon sommeil serait désormais volée à la vie… c’est-à-dire au temps du désir sans objet. Comme dans ces heures vibrantes du cabaret de Palma et du cloître de San Francisco, j’étais immobile et tendu, sans forces contre cet immense élan qui voulait mettre le monde entre mes mains. Je sais bien que j’ai tort, qu’il y a des limites à se donner. À cette condition, l’on crée. Mais il n’y a pas de limites pour aimer et que m’importe de mal étreindre si je peux tout embrasser. Il y a des femmes à Gênes dont j’ai aimé le sourire tout un matin. Je ne les reverrai plus et, sans doute, rien n’est plus simple. Mais les mots ne couvriront pas la flamme de mon regret. Petit puits du cloître de San Francisco, j’y regardais passer des vols de pigeons et j’en oubliais ma soif. Mais un moment venait toujours où ma soif renaissait.

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