Nietzsche – Ainsi parlait Zarathoustra (1883)

J’en attendais beaucoup de Nietzsche, sans vraiment savoir ce que j’allais y trouver : après qu’il ai été pendant longtemps l’écrivain que vénère le frère dans Little Miss Sunshine, puis le philosophe nihiliste sans vraiment connaitre le sens de ce mot, Freidisch Nietzche a pris un sens beaucoup plus concret avec Camus dans Le Mythe de Sysiphe puis les courts à l’Université Populaire de Caen de Michel Onfray.

Lire Zarathoustra à la suite de l’Éthique de Spinoza produit un étrange effet : le second est un ouvrage extrêmement carré, dans lequel chaque ligne compte, chaque concept est défini, chaque réflexion détaillée puis savamment utilisée ; alors que si le premier introduit (apparement) d’importants concepts, je l’ai plus comme un roman à paraboles que comme un ouvrage philosophique.
Une attente que j’avais qui n’a pas été trahie, c’est la destruction des valeurs à laquelle j’identifiais le nihilisme, mais j’ai été très surpris de voir que Nietzsche se charge aussi de proposer une voie vers des nouvelles valeurs : l’individu.

Tu ferais mieux de dire : “Indicible et sans nom est ce qui fait le tourment et les délices de mon âme et ce qui est la faim de mes entrailles”.
Que ta vertu soit trop élevée pour l’intimité des noms : et si tu dois en parler n’aie pas honte d’en balbultier.
Parle donc et balbutie : “Ceci est mon bien, je l’aime, il me plait ainsi, tout à fait, c’est ainsi, seulement, que je veux le bien. “
Je ne le veux pas comme la loi d’un dieu, je ne le veux pas comme précepte et comme nécessité humaine : il ne doit pas être pour moi le poteau indicateur vers des terres supraterrestres et vers des paradies.
C’est une vertu terrestre, celle que j’aime : il y a peu de discernement en elle, et ce dont il y a le moins c’est la raison commune.
Mais cet oiseau a construit son nid chez moi : c’est pourquoi je l’aime et le caresse, – et le voilà couvant chez moi ses œufs d’or.

C’est en ces termes que tu dois balbutier et louer ta vertu.

Des joies et des passions
Au cours du livre, le personnage de Zarathoustra va rencontrer de nombreux personnages qui mettront à l’épreuve sa pensée, et parfois chercheront de l’aide en lui :
“Tu as dit vrai, Zarathoustra. Je n’ai plus confiance en moi depuis que je veux m’élever et plus personne n’a confiance en moi, – comment cela se fait-il donc ?
Je me transforme trop vite : mon aujourd’hui réfute mon hier. Souvent je saute les marches quand je monte, – pas une marche ne me le pardonne.
Suis-je en haut, je m’y trouve toujours tout seul, personne ne parle avec moi, le frimas de la solitude me fait grelotter. Que viens-je chercher dans les hauteurs ?
Mon mépris et mon désir croissent de pair ; plus je m’élève, plus je méprise celui qui monte. Que cherche-t-il donc dans les hauteurs ?
Comme j’ai honte de ma façon de monter et de trébucher ! Comme je me moque de ma respiration haletante ! Comme je hais celui qui vole ! Comme je suis fatigué sur les cimes !”
p54
J’ai particulièrement aimé l’idée du surhomme dans cet ouvrage, et la manière dont l’homme, sans pour autant l’atteindre, à fort à gagner s’étirant vers lui.
Et que celui qui accède à la connaissance apprenne à batir avec des montagnes ! C’est bien peu de choses que l’esprit déplace des montagnes – le saviez-vous, cela ?
Vous ne connaissez que les étincelles de l’esprit : mais vous ne voyez pas l’enclume qu’il est, ni la cruauté du marteau !
p143
Le livre parle longuement des fardeaux et souffrances qui pèsent sur l’homme, mais le jeu de dialogue entre le personnage principal et ceux qu’il rencontre permet à chaque fois de leur promettre une délivrance, ou de déclarer sans fondement leurs plaintes
Vouloir libère : mais quel est le nom de ce qui met encore le libérateur lui-même aux fers ? “C’était” : voilà le nom du grincement de dents de la volonté et son affliction la plus solitaire. Impuissante à l’égard de tout ce qui a été fait – elle contemple le passé pleine de colère.
La volonté ne peut vouloir revenir en arrière ; qu’elle ne puisse briser le temps et l’avidité du temps, – voilà l’affliction la plus secrète de la volonté.
Vouloir libère : qu’invente la volonté elle-même pour qu’elle se débarrasse de son affliction et se moque de sa prison ?
Ah ! chaque prisonnier devient un fou ! Et la volonté prisonnière se délivre, elle aussi, de folle manière.
Que le temps ne fasse pas marche arrière, voilà ce qui l’irrite; “ce qui était”, – tel est le nom de la pierre qu’elle ne peut faire rouler.
Et ainsi, de colère et de déplaisir, elle roule des pierres et exerce sa vengeance contre ce qui ne peut, comme elle, ressentir irritation et déplaisir. […]
Parce qu’il y a souffrance chez le voulant lui-même  parce qu’il ne peut vouloir en arrière, – ainsi la volonté et toute la vie elle-même devraient être châtiment. […]
Tout “c’était” est un fragment, une énigme, un horrible hasard, – jusqu’à ce que la volonté créatrice dise à ce propos : “Mais je l’ai voulu ainsi !”
p197

Si Zarathoustra et son auteur semblent trouver dans cette “destruction des anciennes tables” la libération d’un joug pesant, un tel raisonnement amène à un sorte de vide, l’approbation et la reconnaissance des autres n’étant plus d’aucun secours pour se choisir une direction, “un chemin” :

On nous met presque dans notre berceau déjà des mots et des valeurs pesants : “bien” et “mal”, – c’est ainsi que se nomme le don que l’on nous fait. En son nom on nous pardonne de vivre.
Et c’est à cette fin que l’on fait venir les petits enfants à soi, pour leur interdire en temps voulu de s’aimer eux-mêmes : telle est l’œuvre de l’esprit de pesanteur.
Et nous – nous traînons fidèlement après nous, les dons que l’on nous fait, sur des épaules endurcies et par-dessus d’âpres montagnes! Et si nous transpirons, on nous dit : “Oui, la vie est un pesant fardeau !”
Mais seul l’homme est lourd à porter ! Cela vient de ce qu’il traîne trop de choses étrangères sur ses épaules. Pareil au chameau il s’agenouille et se laisse bien charger. […]
Mais celui-là qui s’est découvert lui-même qui dit :”Ceci est mon bien et mon mal”, par là il a fait taire la taupe et le nain qui disent : “Bien pour tous, mal pour tous.” […]
Par bien des chemins et de bien des manières, je suis parvenu à ma sagesse : ce n’est pas par une seule échelle que je suis monté à la hauteur, d’où mon œil plonge dans mes lointains.
Et ce n’est que de mauvais gré que je demandais mon chemin, – cela allait toujours contre mon goût ! Je préférais interroger et essayer les chemins moi-même.
Une tentative et une interrogation, voilà ce que fut ma marche, – et en vérité il faut aussi apprendre à répondre à une telle interrogation ! Mais cela, c’est mon goût :
– ni bon, ni mauvais goût, mais mon goût, donc je n’ai plus honte et que je ne cache plus.
“Or ceci est – mon chemin -, où est donc le vôtre ?” Voilà ce que je répondais à ceux qui me demandaient “le chemin”. Le chemin, en effet, – il n’existe pas !”
Ainsi parlait Zarathoustra.
p197, l’Esprit de Pesanteur

Angoisse que l’on retrouvera proche de la fin, et à laquelle malheureusement ce livre ne donne pas de réponse.

“Vivre comme j’en ai envie, ou ne pas vivre du tout” : c’est ainsi que je le veux, c’est ainsi aussi que le veut celui qui est le plus saint. Mais, malheur, comment ai-je encore – envie ?
Ai-je encore un but ? Un port, vers lequel courre ma voile ?
Un bon vent ? Seul celui qui sait où il va, sait aussi quel est le bon vent et le vent arrière.
p389

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