Stig Dagerman – L’île des condamnés (1946)

Stig Dagerman est d’abord pour moi l’auteur du court texte “Notre besoin de consolation“, qu’une amie avait évoqué autour d’une discussion “la vie n’a pas de sens” : le lyrisme et l’espoir qu’on trouve dans “Notre besoin…”, juxtaposées avec cette omniprésence de la mort et de la dépression m’a donné envie de creuser plus loin l’œuvre de l’écrivain suédois, je me suis donc plongé dans le plus conséquent “L’île des condamnées” (280 pages contre 11).

(by Jovanna Tosello)

Le titre laisse peu d’espoir en ce qui concerne le sort des personnages du livre, 7 personnes naufragés dont on suit un à un les pensées et angoisses. Du premier, on apprend la jeunesse troublée par la violence de son père, et la délivrance que devait représenter le voyage en bateau qui l’a fait atterir sur cette île.
Le second chapitre se concentre sur le plus menacé d’entre tous, un boxeur paralysé pendant le naufrage, qui réalise petit à petit qu’il est le socle de la cohésion du groupe, son état rappelant à chacun des rescapés que leurs chances de survie sont bien supérieures aux siennes, et donc présentes.

Son corps avait refusé d’obéir et se contentait de simagrées, il devait faire des efforts surhumains pour trouver la force de bouger un membre et était continuellement obsédé par la pensée de ses os morts sous sa chair, de son crâne atrocement nu sous sa peau et ses tendons, de son cœur qui s’ouvrait et se compressait à un rythme incertain et pénible. p73

Dans les chapitres suivants, on découvre tour à tour le vieil officier de la marine, une jeune anglaise, un soldat, ce qu’étaient leurs vies avant le naufrage et surtout comment celle-ci contraste avec leur présente situation : la confiance, le confort disparus, la relecture de leur vie les prive peu à peu du sens qu’elle pouvait avoir jusque-là, la transformant en une errance absurde ainsi que doit l’être une vie menant vers une telle fin.

Au cours de la lecture on voit peu à peu poindre ce que je considère comme le personnage principal : la solitude.

“L’espace”, ce concept ridicule avec lequel on ose jongler quand on parcourt les marais et les forêts, les parcs et les entrepôts frigorifiques, ou quand on est assis dans son fauteuil à bascule et que l’on aperçoit le ciel par-dessus les hais de lilas, l’espace, ce petit lac intérieur où d’idylliques bateaux de nuages glissent sous la poussée du vent, l’espace tel qu’il vous apparaît quand on n’a encore jamais quitté le petit trou où on est né, où on a grandi, où on a maltraité et été maltraité et où on mourra bientôt, cet espace n’est que mensonge pour celui qui en a vécu l’infinie solitude, enchaîné à un champ métallique étincelant, seul dans l’immensité désolée du plus aride de tous les déserts, et on se penche dans l’espoir de découvrir de l’eau, de voir quelque chose de solide au lieu de ce vide effrayant dans cet espace dont on avait jamais osé imaginer la terrifiante étendue tant que l’on vivait dans son trou car il est comme un puits sans fond ; on se penche de plus en plus, à tel point que finalement on tombe, et une fois que l’on est tombé, on tombe toute sa vie sans vivre autre chose que cette chute sans but, jusqu’au jour où on meurt en tombant sans jamais avoir atteint le moindre fond, car on est anéanti pendant la chute elle-même et englouti par le vide après avoir désespérément tenté de lui donner un sens en cherchant à atteindre le fond. p172
Si le roman est structuré selon le point de vue d’un personnage après l’autre, il décrit aussi l’évolution de la situation des naufragés : alors que leurs chances de survie diminuent quand l’eau, le vivre et le feu sont menacés, leur santé mentale elle aussi s’effrite, des hallucinations et l’aggressivité se joignant bientôt au désespoir :
Il jette un coup d’œil autour de lui et se met à crier :
– Mais le feu, alors ? Pourquoi avez-vous laissé le feu s’éteindre ? Et les vivres ? Pourquoi avez-vous mangé les vivres ? À quoi nous servait l’eau sans les vivres ? Et à quoi nous servait l’eau et les vivres sans un bateau pour nous sortir d’ici ? Et à quoi servirait qu’un bateau veuille nous sauver, si nous ne voulons pas être sauvés ? Si nous sommes tous des réfugiés arrivés dans le seul no man’s land où nous ayons notre place ? p217
Plus la situation s’aggrave et plus les naufragés se renferment sur eux -mêmes, se craignent les uns les autres jusqu’à ce que chacun n’est plus pour seule ennemie et seule compagnie cette île, avec les nombreux reptiles qu’elle accueille comme autant de menaces qui pèsent sur eux :
Elle voudrait tout jeter et s’enfuir, oui tout jeter : dignité, raison, courage, protections de toutes sortes contre la peur, et se précipiter dans une course insensée jusqu’à l’entrée de la jungle, mais elle ne peut bouger, ni même lever les yeux et détourner son regard, elle doit rester allongée là près de la flaque et regarder approcher lentement l’animal qu’elle a réveillé en perçant un trou dans sa prison. Il avance peu à peu et soudain la tête surgit aveugle hors de l’eau, elle se hisse tout doucement au-dessus de la membrane, le corps se glisse hors du trou pendant des mètres et des mètres et s’enroule sur la membrane qui est suffisamment épaisse pour supporter son poids. Le serpent reste d’abord immobile, le serpent rouge avec sa tête sans yeux, comme s’il était surpris par son nouvel environnement : la sécheresse soudaine, cette chaleur si différente et les sons qui ne sont plus sourds mais grinçants et aigus. p244
J’ai beaucoup aimé cet entrelacement de l’évolution des personnages aux propos plutôt simples avec des longues reflexions, le paroxysme étant atteint à la fin du roman lorsque la découverte d’un rocher blanc puis le projet d’une gravure sur ce rocher offrent aux survivants un absurde salut, l’espoir de laisser une trace de leur passage sur l’île.
Il est superbement sadique de penser que nous devrions être jugés d’après nos bonnes ou mauvaises actions, puisque nous ne pouvons décider que d’un très petit nombre de nos actions. Le hasard aveugle, qui se distingue de la justice aveugle par le seul fait qu’il ne porte pas encore de bandeau, introduit et achève à la fois nos actions ; ce que nous pouvons faire, et bien entendu ce que nous devons faire, par suite de l’existence si souvent niée de notre conscience, est de nous laisser entraîner dans une certaine direction et de nous maintenir autant que possible dans cette direction tout en gardant les yeux grands ouverts et en étant conscients que le but est en général une illusion, et que l’essentiel est la direction puisqu’elle seule est sous notre contrôle, sous le contrôle de notre misérable moi. Et la lucidité, oui, la lucidité, les yeux ouverts qui regardent sans peur notre terrible situation doivent être l’étoile du moi, notre seule boussole, une boussole qui crée la direction, car sans boussole il n’y a pas de direction. Mais si maintenant je crois en la direction, je doute des témoignages sur la méchanceté humaine, puisqu’à l’intérieur de la même direction – en soi excellente – il peut exister des bons et des mauvais courants. p292

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