Albert Camus – L’homme révolté (1951)

Entamé un article sur L’Homme Révolté est une entreprise périlleuse, tant cet essai de Camus est éloigné du dernier dont je parlais, L’Envers et l’Endroit : plus de récits entrecoupés de petites réflexions philosophiques mais un long travail de recherche philopico-historique, s’articulant sur de nombreux auteurs et personnages historiques.
Chez Camus, L’Homme révolté fait suite au Mythe de Sysiphe, puisque la révolte est en quelque sorte une réponse à l’absurde qui est décrit dans le premier essai :

En attendant, voici le premier progrès que l’esprit de révolte fait faire à une réflexion d’abord pénétrée de l’absurdité et de l’apparente stérilité du monde. Dans l’expérience absurde, la souffrance est individuelle. À partir du mouvement de révolte, elle a conscience d’être collective, elle est l’aventure de tous. p 37

Hinko Smrekar, via FFFFOUND


Camus mène tout d’abord une habile analyse des conséquences la déchristianisation sur le sentiment de l’Homme vis-à-vis de lui-même :

La créature, jusque-là, recevait sa cohérence du créateur. À partir du moment où elle consacre sa rupture avec lui, la voilà livrée aux instants, aux jours qui passent, à la sensibilité dispersée. p 75

et parvient rapidement à une contradiction qui structurera par la suite son raisonnement :

L’essentiel de sa découverte consiste à dire que, si la loi éternelle n’est pas la liberté, l’absence de loi l’est encore moins? Si rien n’est vrai, si le monde est sans règle, rien n’est défendu; pour interdire une action, il faut en effet une valeur et un but. Mais en même temps, rien n’est autorisé; il faut aussi valeur et but pour élire une autre action. La domination absolue de la loi n’est pas la liberté, mais non plus l’absolue disponibilité. p 97

Parmi les quelques 350 pages qui composent cet ouvrage, j’ai trouvé la moitié consacrée à l’histoire (“La révolte historique”) particulièrement difficile d’accès, puisqu’il y est beaucoup question des révolutionnaires et nihilistes russes : si l’analyse est rigoureuse, elle rend la lecture éprouvante pour qui n’est pas familier avec les personnages et la situation de la Russie de l’époque. Elle a cependant le mérite d’exposer une généalogie de la pensée nihiliste et surtout de l’action nihiliste, que j’ignorais totalement jusque-là.

“Nous n’avons, disait Bazarov, à nous glorifier que de la stérile conscience de comprendre, jusqu’à un certain point, la stérilité de ce qui est. – Est-ce cela, lui demande-t-on, qu’on appelle le nihilisme ? – C’est cela qu’on appelle le nihilisme.” p 199

J’ai été particulièrement marqué par la manière dont Camus décrit l’attitude face à la mort de ces révolutionnaires (la question de comment/pourquoi donner la mort et la recevoir est très présente dans L’Homme Révolté) selon lesquels la vie d’un homme perd sa valeur au moment où il prend celle d’un autre.
Je retiendrais aussi l’analyse que l’auteur fait du régime nazi puis du régime soviétique, et en particulier le talent avec lequel il expose ce en quoi ils se rejoignent et ce en quoi ils divergent. Il pondère la réflexion historique du marxisme en même temps qu’une vision transhistorique qu’on voudrait lui opposer :

La pensée qui se forme avec la seule histoire, comme celle qui se tourne contre toute histoire, enlèvent à l’homme le moyen ou la raison de vivre. La première le pousse à l’extrême déchéance du “pourquoi vivre”; la seconde au “comment vivre”. L’histoire nécessaire, non suffisante, n’est donc qu’une cause occasionnelle. Elle n’est pas absence de valeur, ni la valeur elle-même, ni même le matériau de la valeur. Elle est l’occasion, parmi d’autres, où l’homme peut éprouver l’existence encore confuse d’une valeur qui lui sert à juger l’histoire. La révolte elle-même nous en fait la promesse. p 311

La plus belle pensée de Camus dans ce livre, pour moi, est dans sa critique d’un “dominons aujourd’hui pour libérer demain” qui est la marque des révolutions du XXème siècle :

La révolution pour être créatrice ne peut se passer d’une règle, morale ou métaphysique, qui équilibre le délire historique. Elle n’a sans doute qu’un mépris justifié pour la morale formelle et mystificatrice qu’elle trouve dans la société bourgeoise. Mais sa folie a été d’étendre ce mépris à toute revendication morale. À ses origines mêmes, et dans ses élans les plus profonds, se trouve la règle qui n’est pas formelle et qui, pourtant, peut lui servir de guide. La révolte, en effet, lui dit et lui dira de plus en plus haut qu’il faut essayer de faire, non pour commencer d’être un jour, aux yeux d’un monde réduit au consentement, mais en fonction de cet être obscur qui se découvre déjà dans le mouvement d’insurrection. Cette règle n’est ni formelle ni soumise à l’histoire, c’est ce que nous pourrons préciser en la découvrant à l’état pur, dans la création artistique. Notons seulement, auparavant, qu’au “Je me révolte donc nous sommes”, au “Nous sommes seuls” de la révolte métaphysique, la révolte aux prises de l’histoire ajoute qu’au lieu de tuer et de mourir pour produite l’être que nous ne sommes pas, nous avons à vivre et faire vivre pour créer ce que nous sommes.

L’Homme révolté est un ouvrage aride par moments pour celui (i.e. moi) qui n’est pas familier avec Dostoïevski, Hegel ou Sade puisque ces auteurs structurent parfois le raisonnement de Camus. Mais l’écriture de Camus est toujours rayonnante, plein d’un espoir contenu, réfléchi et puissant.

La révolte n’est nullement une revendication de liberté totale. Au contraire, la révolte fait le procès de la liberté totale. Elle conteste justement le pouvoir illimité qui autorise un supérieur à violer la frontière interdite. Loin de revendiquer une indépendance générale, le révolté veut qu’il soit reconnu que la liberté a ses limites partout où se trouve l’être humain, la limite étant précisément le pouvoir de révolte de cet être. La raison profonde de l’intransigeance révoltée est ici. Plus la révolte a conscience de revendiquer une juste limite, plus elle est inflexible. Le révolté exige sans doute une certaine liberté pour lui-même; mais en aucun cas, s’il est conséquent, le droit de détruire l’être et la liberté de l’autre. Il n’humilie personne. La liberté qu’il réclame, il la revendique pour tous; celle qu’il refuse, il l’interdit à tous. Il n’est pas seulement esclave contre maître, mais aussi homme contre le monde du maître et de l’esclave. p 355

En post-scriptum, un long extrait, une réflexion sur la vision de l’autre, l’amour, la mort, des sujets abordés par Camus dont je n’ai pas parlé ici. Vous trouverez cet extrait lu par Camus ici.

La contradiction est celle-ci : l’homme refuse le monde tel qu’il est, sans accepter de lui échapper. En fait, les hommes tiennent au monde et, dans leur immense majorité, ils ne désirent pas le quitter. Loin de vouloir toujours l’oublier, ils souffrent au contraire de ne point le posséder assez, étranges citoyens du monde, exilés dans leur propre patrie. Sauf aux instants fulgurants de a plénitude, toute la réalité est pour eux inachevée. Leurs actes leur échappent dans d’autres actes, reviennent les juger sous des visages inattendus, fuient comme l’eau de Tantale vers une embouchure encore ignorée. Connaître l’embouchure, dominer le cours du fleuve, saisir enfin la vie comme destin, voilà leur vraie nostalgie, au plus épais de leur patrie. Mais cette vision qui, dans la connaissance au moins, les réconcilierait enfin avec eux-mêmes, ne peut apparaître, si elle apparaît, qu’à ce moment fugitif qu’est la mort : tout s’y achève. Pour être, une fois, au monde, il faut à jamais ne plus être.
Ici naît cette malheureuse envie que tant d’hommes portent à la vie des autres. Apercevant ces existences du dehors, on leur prête une cohérence et une unité qu’elles ne peuvent avoir, en réalité, mais qui paraissent évidentes à l’observateur. Il ne voit que la ligne de faîte de ces vies, sans prendre conscience du détail qui les ronge. Nous faisons alors de l’art sur ces existences. De façon élémentaire, nous les romançons. Chacun, dans ce sens, cherche à faire de sa vie une œuvre d’art. Nous désirons que l’amour dure et nous savons qu’il ne dure pas ; si même, par miracle, il devait durer toute une vie, il serait encore inachevé. Peu-être, dans cet insatiable besoin de durer, comprendrions-nous mieux la souffrance terrestre, si nous la savions éternelle. Il semble que les grandes âmes, parfois, soient moins épouvantées par la douleur que par le fait qu’elle ne dure pas. À défaut d’un bonheur inlassable, une longue souffrance ferait au moins un destin. Mais non, et nos pires tortures cesseront un jour. Un matin, après tant de désespoirs, une irrépressible envie de vivre nous annoncera que tout est fini et que la souffrance n’a pas plus de sens que le bonheur.
Le goût de la possession n’est qu’une autre forme du désir de durer; c’est lui qui fait le délire impuissant de l’amour. Aucun être, même le plus aimé, et qui nous le rende le mieux, n’est jamais en notre possession. Sur la terre cruelle où les amants meurent parfois séparés, naissent toujours divisés, la possession totale d’un être, la communion absolue dans le temps entier de la vie est une impossible exigence. Le goût de la possession est à ce point insatiable qu’il peut survivre à l’amour même. Aimer, alors, c’est stériliser l’aimé. La honteuse souffrance de l’amant, désormais solitaire, n’est point tant de ne plus être aimé que de savoir que l’autre peut et doit aimer encore. À la limite, tout homme dévoré par le désir éperdu de durer et de posséder souhaite aux êtres qu’il a aimés la stérilité ou la mort. Ceci est la vraie révolte. Ceux qui n’ont pas exigé, un jour au moins, la virginité absolue des êtres et du monde, tremblé de nostalgie et d’impuissance devant son impossibilité, ceux qui, alors, sans cesse renvoyés à leur nostalgie d’absolu, ne se sont pas détruits à essayer d’aimer à mi-hauteur, ceux-là ne peuvent comprendre la réalité de la révolte et sa fureur de destruction. Mais les êtres s’échappent toujours et nous leur échappons aussi; ils sont sans contours fermes. La vie de ce point de vue est sans style. Elle n’est qu’un mouvement qui court après sa forme sans la trouver jamais. L’homme, ainsi déchiré, cherche en vain cette forme qui lui donnerait les limites entre lesquelles il serait roi. Qu’une seule chose vivante ait sa forme en ce monde et il sera réconcilié ! p 327

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