Clément Rosset – Le réel et son double (1976)

Le réel et son double est le premier essai que je lis dont l’auteur se donne un sujet d’analyse aussi précis pour commencer :

L’essai qui suit vise à illustrer [le] lien entre l’illusion et le double, à montrer que la structure fondamentale de l’illusion n’est autre que la structure paradoxale du Double. Paradoxale, car la notion de double, on le verra, implique en elle-même un paradoxe : d’être à la fois elle-même et l’autre. p18

Clément Rosset a l’habilité de présenter rapidement de courts récits avec lesquels il illustrera ses remarques, par exemple avec le mythe d’Œdipe et un conte persan lorsqu’il étudie le rôle de l’oracle dans le dédoublement du réel.

On remarquera ici que toute réalité, même si elle n’a pas été annoncée par un oracle, ou prévue à la suite d’une prémonition quelconque, est de toute façon de structure oraculaire, dans le sens défini ci-dessus. C’est en effet le sort de toute chose existante que de dénier, de par son existence même, toute forme de réalité autre. Or le propre de l’oracle est de suggérer, sans jamais la préciser, une chose autre que la chose qu’il annonce et qui se réalise effectivement. Mais cette suggestion déçue peut se manifester en toute occasion, car tout évènement implique la négation de son double. C’est en quoi toute occasion est oraculaire (réalisant l’ “autre” de son double), et toute existence un crime (d’exécuter son double). p45

Si quelques raisonnements s’avèrent longs et complexes, la plupart sont simples et ponctuent la lecture de “ah bah oui bien sur” surpris très sympathiques.

Il est vrai qu’un des caractères de tout objet, pour Platon, est d’être inimitable, de ne pouvoir être deux. Ainsi Socrate montre-t-il dans le Cratyle que la parfaite reproduction de Cratyle aboutirait, non pas à un double (deux fois Cratyle), mais à une absurdité ; car c’est l’essence de Cratyle que d’être un, et non pas deux : cette essence-là, qui définit la singularité, est par définition imitable, mais non duplicable, car elle ne peut donner lieu qu’à des images qui n’auront précisément jamais le caractère de double. p55

J’ai particulièrement apprécié la manière dont l’auteur utilise des exemples simples pour construire sont propos, de la même manière que Kundera utilise le kitch dans L’insoutenable légèreté de l’être. Ici la sensation de déjà-vu :

Mais le présent serait trop inquiétant s’il n’était qu’immédiat et premier : il n’est abordable que par le biais de la re-présentation, selon donc une structure itérative qui l’assimile à un passé ou à un futur à la faveur d’un léger décalage qui en érode l’insoutenable vigueur et n’en permet l’assimilation que sous les espèces d’un double plus digeste que l’original dans sa crudité première. D’où la nécessité d’un certain coefficient d'”inattention à la vie”, au sein même de la perception attentive et utile ; c’est seulement lorsque s’exagère cette part d’inattention que se produisent les phénomènes de paramnésie (fausse reconnaissance, sentiment de déjà vu) […]. Bergson voit dans ces sortes d’illusions des “souvenirs du présent” qui redoublent anormalement la perception actuelle : “Le souvenir évoqué est un souvenir suspendu en l’air, sans point d’appui dans le passé. Il ne correspond à aucune expérience antérieure. On le sait, on en est convaincu, et cette conviction n’est pas l’effet d’un raisonnement : elle est immédiate. Elle se confond avec le sentiment que le souvenir évoqué doit être simplement le duplicatum de la perception actuele. Est-ce alors “un souvenir du présent” ? Si l’on ne le dit pas, c’est sans doute que l’expression paraîtrait contradictoire,qu’on ne conçoit pas le souvenir autrement que comme une répétition du passé, qu’on n’admet pas qu’une répétition puisse porter la marque du passé indépendamment de ce qu’elle représente, enfin qu’on est théoricien sans le savoir et qu’on tient tout souvenir pour postérieur à la perception qu’il reproduit. […]” p61-64

Et ici le chichi, avec une conclusion puissante :

Le chichi est ainsi en relation avec une angoisse très profonde, qu’on peut décrire sommairement comme l’inquiétude à l’idée qu’en acceptant d’être cela qu’on est on accorde du même coup qu’on n’est que cela. L’unicité implique en effet à la fois un triomphe et une humiliation : triomphe à être le seul au monde, humiliation à n’être que ce seul-même, c’est-à-dire presque rien, et bientôt plus rien du tout. p78

En étudiant le réel, l’auteur se focalise la manière dont l’individu perçoit le réel ainsi que celle avec laquelle cette perception module ses interactions avec les autres ; et saisi brillamment l’équilibre délicat entre certitude d’un réel et illusion.

Car on vous pardonnerait volontiers d’être indésirable, c’est-à-dire vous même, si vous n’y ajoutiez cette bouffonnerie de vous prendre pour un autre. Mais c’est là oublier qu’on ne se rend indésirable qu’en travaillant à ne pas l’être, et que demander à l’autre de convenir qu’il est indésirable revient à vouloir supprimer son indésirabilité même. Car “être soi-même” coïncide ici avec “se prendre pour un autre” ; de sorte qu’en croyant critiquer sa grimace, c’est lui-même que je critique en personne. En lui remontrant qu’il est autre qu’il ne croit, j’espère secrètement qu’il est autre qu’il n’est, concevant confusément qu’il pourrait bien être non pas lui-même, mais justement un autre. Mon avertissement serait donc aussi illusoire que l’illusion qu’il critique. p99

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