Etty Hillesum – Une vie bouleversée (1943)

Cette lecture fût très agréable et touchante, remplie de vie comme quotidien et surtout comme réaction : on y suit pendant plus de 2 ans la vie de Etty Hellisum, puisque Une Vie Bouleversée rassemble les écrits du journal de la jeune hollandaise de 1941 au 1943.

Les barraquements de Westerbrok, le camp de concentration où Etty Hillesum passa 1 an de 1942 à 1943.

Les barraquements de Westerbrok, le camp de concentration où Etty Hillesum passa 1 an de 1942 à 1943.

L’ouvrage commence en parallèle avec une thérapie sur le conseil de Julius Spier : elle y consigne ses pensées d’une manière très personnelle, tel qu’un journal invite à le faire. Elle cherche à identifier ses tourments, leurs causes et parfois à les accepter.

Rien à faire, il me faudra bien résoudre mes problèmes ; et j’ai toujours l’impression que, si j’y parviens, je les aurai résolus aussi pour mille autres femmes. C’est pourquoi je dois “m’expliquer avec moi-même“. Mais la vie est bien difficile, surtout quand on ne trouve pas ses mots. p45

J’ai été touché par ce livre pour de nombreuses raisons : la relation de Etty à la lecture dont elle questionne le caractère bénéfique lorsque celle-ci devient aussi un échappatoire ;

Dévorer des livres, comme je le fais depuis ma plus tendre enfance, n’est qu’une forme de paresse. Je laisse à d’autres le soin de s’exprimer à ma place. Je cherche partout la confirmation de ce qui fermente en moi et agit en moi, mais c’est avec mes mots à moi que je devrais essayer d’y voir clair. p45

et, tenant moi-même un journal trop souvent morcelé, j’ai été surpris de découvrir la profondeur des réflexions dont elle remplit le sien, s’étalant parfois sur plusieurs pages avec un élan et une vitalité dont je me pense incapable ; la manière dont elle souffre du contraste entre intensité et paresse que parfois se succèdent devant elle, impuissante

D’une part je m’impose des exigences très élevées et, dans mes moments de véritable inspiration, je me crois capable des plus grandes choses, mais l’inspiration ne dure pas éternellement et, dans mes moments les plus quotidiens, je suis prise de l’angoisse soudaine de ne pouvoir jamais réaliser ce que je sens en moi dans mes instants les plus intenses. Mais pourquoi devrais-je réaliser quoi que ce soit ? J’ai tout simplement à être, à vivre, à tenter d’atteindre une certaine humanité. On ne peut tout dominer par la raison, laissons donc les fontaines du sentiment et de l’intuition jaillir un peu elles aussi. Savoir c’est pouvoir, certes, et c’est sans doute pourquoi j’accumule du savoir, par une sorte de volonté de puissance. En fait, je n’en sais trop rien. p58

Bien sur, on souhaiterait parfois en savoir plus sur ce qu’elle ressent, mais on trouve déjà dans quelques phrases un niveau détail que je trouve trop rare dans mes lectures passées, notamment lorsqu’elle parle de l’homme qu’elle aime, son thérapeute.

Est-ce la formidable quantité d’amour dont il dispose, qu’il déverse sur une infinité de gens, et dont je voudrais bien m’assurer pour moi seule ? Il y a en effet des moments où je désire cela. Où je voudrais voir tout son amour se concentrer et se resserrer sur moi. Mais n’est-ce pas une pensée “trop physique” ? Et trop personnelle ? Je ne sais absolument pas comment réagir face à cet homme. p60

C’est surement cela qui m’a le plus bouleversé dans cet ouvrage, et il serait bête de vous le cachez : nombre des questions que Etty se pose sont également présentes dans mon esprit et j’admire la façon dont elle les combat parfois, et d’autres les accepte.

On ne saurait enfermer la vie dans quelques formules. Or c’est cela qui t’occupe sans arrêt et fait galoper ta pensée. Tu essaies de réduire la vie à quelques formules, mais c’est impossible, elle est nuancée à l’infini, ne peut être ni enfermée ni simplifiée. Mais c’est toi qui pourrait être plus simple… p70

Dans Une vie bouleversé, Etty Hillesum décrit comment elle se sent par rapport aux autres

D’où vient cette impression de m’être détachée de lui et de poursuivre désormais ma voie personnelle ? J’avais sans doute investi en lui une bonne part de mes forces. Hier soir, en pédalant dans le froid, j’ai compris, en me remémorant les six derniers mois, avec quelle intensité, quel engagement de tout mon être je m’étais assimilé la personnalité, la vie et l’œuvre de cet homme. Aujourd’hui le processus est achevé. Il est devenu un élément de moi-même. Désormais je poursuis mon chemin enrichie de ce nouvel élément, mais seule. p80

comment elle ressent les interactions de ceux qui l’entourent

Vendredi soir, débat entre S. et L. : Christ et les Juifs. Deux visions du monde, toutes deux bien tranchées, superbement documentées, se suffisant à elles-mêmes et défendues avec mordant et passion. Pourtant, je ne puis me défaire de l’impression que toute vision du monde défendue consciemment se glisse une part d’imposture. Que l’on fait violence aux faits pour les besoins de la “vérité”. Pourtant moi aussi je dois -et je veux – tenter de m’approprier un domaine personnel conquis de haute lutte puis défendu avec passion. Néanmoins j’aurais toujours le sentiment de mutiler la vie. Mais de l’autre côté, peur de m’enfoncer dans l’indétermination et le chaos. Quoi qu’il en soit, à l’issue de ce débat je suis rentrée chez moi pleine d’énergie et d’excitation intellectuelle. Mais la réaction vient toujours : tout cela n’est-il pas absurde ? Pourquoi les gens s’échauffent-ils ridiculement ? N’abusent-ils pas ? Doutes toujours présents en filigrane. p84

Et enfin comment elle se sent par rapport à elle-même. Tout au long du livre l’auteur évoque de plus en plus Dieu dans ses réflexions, que l’on craint de voir glisser vers une dévotion qui pourrait l’avilier ; mais il n’en est rien, et si le pape Benoit XVI la cite comme une “jeune fille fragile et insatisfaite, transfigurée par la foi”, je pense que cette “foi” grandissante reste pour Etty très personnelle, et j’aime la penser panthéiste en vue du passage suivant.

Chez la plupart des gens, c’est justement la peur de trop se disperser, je crois, qui les prive de leurs meilleurs forces. Quand, au terme d’une évolution longue et pénible, poursuivie de jour en jour, on est parvenu à rejoindre en soi-même ces sources originelles que j’ai choisi d’appeler Dieu, et que l’on s’efforce désormais de laisser libre de toute obstacle ce chemin qui mène à Dieu (et cela, on l’obtient par un travail intérieur sur soi-même), alors on se retrempe constamment à cette source et l’on n’a plus à redouter de dépenser trop de forces. p226

Voila donc quelques points qui m’ont fait aimé ce livre. Et je ne vous parlerai pas de la poésie poignante dont Etty Hillesum fait parfois preuve : ici elle évoque l’homme qu’elle aime et qui est décédé plus tôt.

Une âme est un composé de feu et de cristal de roche. Austère et dure comme l’Ancien Testament, mais douce comme le geste délicat du bout de ses doigts lorsqu’il caressait, parfois, mes cils. p244

Ni de la manière dont elle décrit les oppressions dont sont victimes les juifs (dont elle fait partie) dans la Hollande occupée par les nazis, qu’elle vivra d’abord avec une certaine distance lors de la première partie de l’ouvrage, même si les nombreuses rafles et injustices la choquent profondément ; puis avec une violence inouïe lorsqu’elle sera employée puis internée dans un camp de concentration dont partent régulièrement des wagons en direction des camps de la mort. Elle trouvera elle aussi la mort à Auschwitz le 30 novembre 1943 à 29 ans, laissant de nombreuses lettres adressées à ses proches depuis le camp de Westerbork

Je viens à l’instant de monter sur une caisse oubliée parmi les buissons pour compter les wagons de marchandises : il y en avait trente-cinq, avec plusieurs wagons de deuxième classe en tête pour l’escorte. Les wagons de marchandises étaient entièrement clos, on avait seulement ôté çà et là quelques lattes et, par ces interstices, dépassaient des mains qui s’agitaient comme celles de noyés.
Le ciel est plein d’oiseaux, les lupins violets s’étalent avec un calme princier, deux petites vieilles sont venues s’assoir sur la caisse pour bavarder, le soleil m’inonde le visage et sous nos yeux s’accomplit un massacre, tout est si incompréhensible.
Je vais bien.
Affectueusement,
Etty

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