Bourdieu – Science de la Science et réflexivité (2001)

Science de la Science et réflexivité est un super livre, qui fait un peu mal à la tête. Cet ouvrage émane de la volonté d’honnêteté de la part de Bourdieu qui consiste à tenter d’appliquer à la sociologie les outils que cette même sociologie utilise pour analyser et comprendre les autres sciences, en se heurtant au double statut d’objet d’analyse et de méthode d’analyse qu’obtient alors la sociologie.

La sociologie qui pose aux autres sciences la question de leurs fondements sociaux ne peut s’exempter de cette mise en question. Portant sur le monde social un regard ironique, qui dévoile, qui démasque, qui met au jour le caché, elle ne peut se dispenser de jeter ce regard sur elle-même. Dans une intention qui n’est pas de détruire la sociologie, mais au contraire de la servie, de se servir de la sociologie de la sociologie pour en faire une meilleure sociologie. p16

Même si j’ai eu du mal à saisir la construction globale du livre, la rigueur de l’analyse de Bourdieu des processus de production, de publication et de diffusion des découvertes scientifiques apporte une lumière nouvelle sur l’opinion que je me faisais jusque-là de ces processus.

En bref, les savants utilisent deux registres linguistiques : dans le “répertoire empiriste”, ils écrivent d’une manière conventionnellement impersonnelle ; en réduisant au minimum les références à l’intervention humaine, ils construisent des textes dans lesquels le monde physique semble littéralement parler et agir de lui-même. Quand l’auteur est autorisé à apparaitre dans le texte, il est présenté soit comme forcé d’entreprendre les expériences, ou d’atteindre les conclusions théoriques par les demandes sans équivoque des phénomènes naturels qu’il étudie, soit comme rigidement contraint par des règles de procédure expérimentale. Dans des situations moins formelles, ce répertoire est complété et parfois contredit par un répertoire qui met l’accent sur le rôle joué par les contingences personnelles dans l’action et la croyance. Le compte rendu asymétrique qui présente la croyance correcte comme surgissant indiscutablement de la preuve expérimentale et la croyance incorrecte comme l’effet de facteurs personnels, sociaux et généralement non-scientifiques, se retrouve dans les études sur la science (qui s’appuient surtout, le plus souvent, sur les comptes rendus formels). p50

Je suis ravi d’avoir pu rencontrer “Science de la science” aussitôt dans ma carrière scientifique tant l’auteur s’emploie à déconstruire les illusions entourant le monde scientifique pour entre autres mettre l’accent sur les processus d’échange qui consolident les savoirs scientifiques (j’en profite pour vous faire noter la longueur de la première phrase, caractéristique qui constitue la principale difficulté de l’ouvrage).

On voit que, si elles ont eu le mérite de mettre l’accent sur la contribution que le processus de circulation, oublié par l’épistémologie traditionnelle, apporte à la construction du fait scientifique, les études de laboratoire ont oublié ou grandement sous-estimé la logique inséparablement sociale et intellectuelle de cette circulation et les effets de contrôle logique et empirique, et par là, d’universalisation qu’elle produit. La circulation critique est un processus de départicularisation, de publication, au double sens d’officialisation et d’universalisation, aboutissant à ce que Eugène Garfield appelle “l’oblitération de la source des idées, des méthodes et des découvertes par leur incorporation dans la connaissance admise” (Garfield, 1975). (La plus grande consécration que puisse connaître un chercheur consistant à pouvoir se dire l’auteur de concepts, d’effets, etc. devenus anonymes, sans sujet). p147

Sans que cela surprenne vraiment connaissant le talent de Bourdieu, j’ai été ravi de voir la justesse qu’il répond à l’une des questions initiales du livre portant sur le paradoxe qui consiste en la génération de connaissances objectives et universelles à partir d’un processus de recherche émanent d’humains par définition subjectifs :

Il existe donc des univers dans lesquels s’instaurent un consensus social à propos de la vérité mais qui sont soumis à des contraintes sociales favorisant l’échange rationnel et obéissant à des mécanismes d’universalitation tels que les contrôles mutuels ; dans lesquels les lois empiriques de fonctionnement régissant les interactions impliquent la mise en œuvre de contrôles logiques ; dans lesquels les rapports de force symbolique prennent une forme, tout à fait exceptionnelle, telle que, pour une fois, il y a une forme intrinsèque de l’idée vraie, qui peut puiser de la force dans la logique de la concurrence ; dans lesquels les antinomies ordinaires entre l’intérêt et la raison, la force et la vérité, etc. tendent à s’affaiblir ou à s’abolir. Et je citerai ici Popper qui, sans doute dans une intention et une logique différentes, soutient, comme Polanyi, que c’est la nature sociale de la science qui est responsable de son objectivité : “assez paradoxalement, l’objectivité est étroitement liée au caractère social de la méthode scientifique, du fait que la science et l’objectivité scientifique ne résultent pas (et ne peuvent pas résulter) des tentatives d’un savant individuel pour être “objectif”, mais de la coopération amicalement-hostile de nombreux savants. L’objectivité scientifique peut être décrite comme l’intersubjectivité de la méthode scientifique ” (Popper, 1945) p162

Après avoir analyser le processus de production du savoir scientifique, l’auteur se penche plus spécialement sur les sciences sociales afin d’en détacher la particularité : l’analyse du rôle que jouent les “dominés scientifiquement” le mène à interpréter l’uniformisation des pratiques et des sujets comme une réponse aux pressions des forces extérieurs au champ scientifique ; comme il le faisait dans Sur la télévision avec l’audimat.

Une autre raison de la faible autonomie des champs des sciences sociales est que, à l’intérieur même de ces champs, s’affrontent des agents inégalement autonomes et que, dans les champs les moins autonomes, les chercheurs les plus hétéronomes et leurs vérités “endoxiques”, comme dit Aristote, ont, par définition, plus de chances de s’imposer socialement contre les chercheurs autonomes : les dominés scientifiquement sont en effet plus enclins à se soumettre aux demandes externes, de droite ou de gauche (c’est ce que j’appelle la loi du jdanovisme), et mieux préparés, souvent par défaut, à les satisfaire, ils ont donc plus de chances de l’emporter dans la logique du plébiscite – ou de l’applaudimètre ou de l’audimat. Une très grand liberté est laissée, à l’intérieur même du champ, à ceux qui contredisent le nomos même du champ et qui sont à l’abri des sanctions symboliques qui, en d’autres champs, frappent ceux qui manquent aux principes fondamentaux du champ. Des propositions inconsistantes ou incompatibles avec les faits ont plus de chances de s’y perpétuer et même d’y prospérer que dans les champs scientifiques les plus autonomes, pourvu qu’elles soient dotées, à l’intérieur du champ et aussi à l’extérieur, d’un points social propre à en compenser l’insuffisance ou l’insignifiance, notamment en leur assurant des soutiens matériels et institutionnels (crédits, subventions, postes, etc.). p171

Si “Science de la science et réflexivité” est un long texte dont la lecture est parfois laborieuse, je me suis pris à regretter en le terminant qu’il ne soit pas d’une longueur plus conséquente : de très nombreux passages m’ont donné une vision complétement nouvelle de certains enjeux abordés de manière trop homogène, trop similaire par les différents acteurs de la communauté scientifique que j’ai pu rencontrer jusque-là ; comme la manière dont devrait être jugé le travail scientifique.

[J’ai été] amené à inventer l’idée de système de défense collectif, dont l’absence de critères de la “valeur scientifique” est un élément, et qui permet aux individus, avec la complicité du groupe, de se protéger contre les effets probables d’un système de mesure rigoureux de la “valeur scientifique” ; cela sans doute parce qu’un tel système serait tellement douloureux pour la plupart de ceux qui sont engagés dans la vie scientifique que tout le monde travaille à faire comme si cette hiérarchie n’était pas évaluable et que, dès qu’un instrument de mesure apparaît, comme le citation index, on peut le rejeter au nom de divers arguments, comme le fait qu’il favorise les grands laboratoires, ou les anglo-saxons, etc. À la différence de ce qui se passe quand on classe les coléoptères, on classe en ce cas des classeurs qui n’acceptent pas d’être classés, qui peuvent même contester les critères de classement ou le principe même du classement, au nom de principes de classement dépendant eux-mêmes de leur position dans les classements. p182

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