George Perec – Un homme qui dort (1967)

On m’a conseillé ce livre au détour d’une conversation sur les gens qui disaient “ne rien faire” et l’absurdité que cela constitue quand on y réfléchi un peu : un ami d’ami évoque alors “Un homme qui dort”, le récit d’un homme qui du jour au lendemain de fait plus rien, absolument rien, reste immobile chez lui. L’idée en soi et le fait qu’un roman puisse en être issu sont assez déroutants, mais la curiosité pour Perec que m’a donné un “Ça peut pas faire de mal” et le semblant d’une réponse (même absurde) au divertissement pascalien m’a amené à me le procurer.

Sleeping lovers, from FFFFOUND

Quelle bonne idée ! Quel roman déroutant ! L’action (donc l’inaction) y est décrit à la deuxième personne du singulier, donnant un ton à la fois extérieur et intime à la narration : les 90 pages pendant lesquelles on suit cet homme anonyme qui s’arrête d’être tout en continuant à vivre, ou bien l’inverse, résonne pour moi comme un second Malone Meurt :

C’est un jour comme celui-ci, un peu plus tard, un peu plus tôt, que tu découvres sans surprise que quelque chose ne va pas, que, pour parler sans précautions, tu ne sais pas vivre, que tu ne sauras jamais. p15

Tout au long du récit, le lecteur va pouvoir à la fois faire l’expérience de la passivité du “héros” dans cette perte de vitalité et, au cours de brefs éclairs de justification, découvrir son inaction comme réaction à l’angoisse qu’il ressent, ce suicide sans mort pour stopper “cette chaudière” :

Ce n’est pas que tu détestes les hommes, pourquoi les détesterais-tu ? Pourquoi te détesterais-tu ? Si seulement cette appartenance à l’espèce humaine ne s’accompagnait pas de cet insupportable vacarme, si seulement ces quelques pas dérisoires franchis dans le règne animal ne devaient pas se payer de cette perpétuelle indigestion de mots, de projets, de grands départs ! Mais c’est trop cher pour des pouces opposables, pour une station debout, pour l’imparfaite rotation de la tête sur les épaules: cette chaudière, cette fournaise, ce gril qu’est la vie, ces milliards de sommations, d’incitations, de mises en garde, d’exaltations, de désespoirs, ce bain de contraintes qui n’en finit jamais, cette éternelle machine à produire, à broyer, à engloutir, à triompher des embûches, à recommencer encore et sans cesse, cette douce terreur qui veut régir chaque jour, chaque heure de ta mince existence ! p28

Jusqu’à la fin, le récit repose sur cette équilibre fragile entre cette “mort cérébrale” que vit le héros, cet “arrêt d’urgence” comme une mesure de sécurité le plongeant dans l’inaction ; et les efforts que cela semble parfois lui demander, lorsque son ancienne existence lui revient en mémoire.

Tu as tout à apprendre, tout ce qui ne s’apprend pas : la solitude, l’indifférence, la patience, le silence. Tu dois te déshabituer de tout : d’aller à la rencontre de ceux qui si longtemps tu as côtoyés, de prendre tes repas, tes cafés à la place que chaque jour d’autres ont retenue pour toi, ont parfois défendue pour toi, de traîner dans la complicité fade des amitiés qui n’en finissent pas de se survivre, dans la rancœur opportuniste et lâche des liaisons qui s’effilochent. p37

Je ne dévoilerais pas la fin de ce roman (parce qu’elle m’a échappé) : simplement, en écho avec l’extrait précédent, signaler l’habilité avec laquelle Georges Perec , après avoir garder son personnage immobile observant les craquelures de son plafond pendant plusieurs jours, parvient à le faire sortir chaque jour, lire son journal et manger au bistrot du coin, tout en gardant cette lueur intérieure complètement absente.

En face du monde, l’indifférent n’est ni ignorant ni hostile. Ton propos n’est pas de redécouvrir les saines joies de l’analphabétisme, mais, lisant, de n’accorder aucun privilège à tes lectures. Ton propos n’est pas d’aller tout nu, mais d’être vêtu sans que cela implique nécessairement recherche ou abandon ; ton propos n’est pas de te laisser mourir de faim, mais seulement de te nourrir. Non que tu veuilles exactement accomplir ces actions en toute innocence, car l’innocence est un terme tellement fort : seulement, simplement, si ce “simplement” peut avoir un sens, les laisser dans un terrain neutre, évident, dégagé de toute valeur, et non pas, surtout pas, fonctionnel, car le fonctionnel est la pire des valeurs, la plus sournoise, la plus compromettante, mais patent, factuel, irréductible ; qu’il n’y ait rien à dire sinon : tu lis, tu es vêtu, tu manges, tu dors, tu marches, que ce soient des actions, des gestes, mais pas des preuves, des monnaies d’échanges : ton habillement, ta nourriture, tes lectures ne parleront plus à ta place, tu ne joueras plus au plus fin avec eux. Tu ne leur confieras pas l’épuisante, l’impossible, la mortelle tâche de te représenter. p43

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