Saint-Exupéry – Terre des hommes (1939)

Dans ce livre, Saint-Exupéry apparait comme une figure de la phrase de Bergson : “Il faut agir en homme de pensée et penser en homme d’action.” À travers le récit de rencontres, de voyages ou d’accidents qui l’ont touché lui ou des amis, il livre sa vision du monde comme il la sent façonnée par son travail, aviateur pour l’Aéropostale.

Si je cherche dans mes souvenirs ceux qui m’ont laissé un goût durable, si je fais le bilan des heures qui ont compté, à coup sûr je retrouve celles que nulle fortune ne m’eût procurées. p35

Un épisode de “Ça peut pas faire de mal” et de longues citations dans un “Sur les épaules de Darwin” m’ont amené à lire mon premier Saint-Exupéry depuis Le Petit Prince, et j’ai été bien inspiré : parce qu’il est talentueux, l’auteur parvient à extraire une sensibilité profonde de son quotidien qui, sans être épique, dénote fortement du confort dont profitent beaucoup.

Je ne comprend plus ces populations des trains de banlieue, ces hommes qui se croient des hommes, et qui cependant sont réduits, par une pression qu’ils ne sentent pas, comme les fourmis, à l’usage qui en est fait. De quoi remplissent-ils, quand ils sont libres, leurs absurdes petits dimanches ? p150

À travers les nouvelles qui composent l’ouvrage, Saint-Exupéry livre ses analyses, ses sentiments et parfois, comme il accepte parfois ce qui va au-delà de sa compréhension. Il décrit une conversations d’un soir comme une épopée, et la catastrophe d’un accident dans le désert comme une exploration personnelle.

Il semble que le travail des ingénieurs, des dessinateurs, des calculateurs du bureau d’études ne soit ainsi en apparence, que de polir et d’effacer, d’alléger ce raccord, d’équilibrer cette aile, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus une aile accrochée à son fuselage, mais une forme parfaitement épanouie, enfin dégagée de sa gangue, une sorte d’ensemble spontané, mystérieusement lié, et de la même qualité que celle du poème. Il semble que la perfection soit atteinte non quand il n’y a plus rien à ajouter, mais quand il n’y a plus rien à retrancher. Au terme de son évolution, la machine se dissimule. p51-52

J’ai été véritablement impressionné par la vitalité, l’humanité de ce livre, la profondeur et la légèreté que Saint-Exupéry insuffle dans ce qui aurait pu rester une banalité, ou une tragédie.

L’essentiel, nous ne savons pas le prévoir. Chacun de nous a connu les joies les plus chaudes là où rien ne les promettait. Elles nous ont laissé une telle nostalgie que nous regrettons jusqu’à nos misères, si nos misères les ont permises. Nous avons tous gouté, en retrouvant des camarades, l’enchantement des mauvais souvenirs.
     Que savons nous, sinon qu’il est des conditions inconnues qui nous fertilisent ? Où se loge la vérité de l’homme ?
     La vérité, ce n’est point ce qui se démontre. Si dans ce terrain, et non dans un autre, les oranges développent de solides racines et se chargent de fruits, ce terrain-là c’est la vérité des orangers. Si cette religion, si cette culture, si cette échelle des valeurs, si cette forme d’activité et non telles autres, favorisent dans l’homme cette plénitude, délivrent en lui un grand seigneur qui s’ignorait, c’est que cette échelle de valeurs, cette culture, cette forme d’activité, sont la vérité de l’homme. La logique ? Qu’elle se débrouille pour rendre compte de la vie. […]
Les vocations sans doute jouent un rôle. Les uns s’enferment dans leurs boutiques. D’autres font leur chemin, impérieusement, dans une direction nécessaire : nous retrouvons en germe dans l’histoire de leur enfance les élans qui expliqueront leur destinée. Mais l’Histoire, lue après coup, fait illusion. Ces élans-là nous les retrouverions chez presque tous. Nous avons tous connu des boutiquiers qui, au cours de quelque nuit de naufrage ou d’incendie, se sont révélés plus grands qu’eux-mêmes. Ils ne se méprennent point sur la qualité de leur plénitude : cet incendie restera la nuit de leur vie. Mais fautes d’occasions nouvelles, faute de terrain favorable, faute de religion exigeante, ils se sont endormis sans avoir cru en leur propre grandeur. Certes les vocations aident l’homme à se délivrer : mais il est également nécessaire de délivrer les vocations. p159

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