Montaigne – Essais I (1588)

  Je ne me mêle pas de dire ce qu’il faut faire au monde, d’autres assez s’en mêlent, mais ce que j’y fais. “Tel est mon usage, pour toi, fais comme il te convient” [Térence] (XXVIII,  De l’Amitié)

Les compagnons de Demosthenes en l’ambassade de Philippus, louaient ce Prince d’être beau, éloquent, et bon buveur : Demosthenes disait que c’étaient louanges qui appartenaient mieux à une femme, à un avocat, à une éponge, qu’à un Roi. (XL, Considérations sur Ciceron)

Dans son cours consacré à Montaigne, Michel Onfray insiste de nombreuses fois sur le fait que l’auteur d’une des œuvres majeures du XVIème siècle a toujours affirmé préférer les sorties à cheval ou les discutions avec un “honnête homme” que la lecture d’un livre ; et j’étais surpris de l’entendre défendre le divertissement si celui prévient le malheur : intrigué par l’exotisme de ces deux points de vue, et avec 3 séjours à Montréal en perspective, j’achetais les Essais et m’attaquait au premier volume en arrivant au Canada.

Rob Ryan, look closer and closer

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Si dans son cours M. Onfray indiquait que les Essais ont été dictés par l’auteur, le style oral est véritablement surprenant : une fois le sujet choisi, on entend que Montaigne se laisse porter par ses réflexions et digresse, sans pause ni paragraphes mais en rythmant son discours de très nombreuses citations d’auteurs anciens.

Ainsi est-il des esprits. Si on ne les occupe à certain sujet, qui les bride et contraigne, ils se jettent déréglés, par-ci par-là, dans le vague champ des imaginations
Comme lorsque dans un vase de bronze l’eau tremblante réfléchit la lumière du soleil ou les rayons de la lune, ces reflets voltigent et s’élèvent dans les airs, et vont frapper le plafond lambrissé.” [Virgile]
Et n’est folie et rêverie, qu’ils ne produisent en cette agitation,
ils forgent de vaines images, semblables aux songes d’un malade” [Horace] (I VIII, De l’oisiveté)

Si cet ouvrage est souvent considéré comme de la littérature plutôt que comme de la philosophie, cela peut venir du fait que ce ne sont pas tant l’argumentation, la rhétorique qui sont marquantes mais bien plus l’attitude de l’auteur. Tout d’abord son humilité, et la simplicité avec laquelle il aborde sa singularité, sa subjectivité :

  Je n’ai point cette erreur commune, de juger d’un autre selon que [ce] que je suis. J’en crois aisément des choses diverses à moi. Pour me sentir engagé à une forme, je n’y oblige pas le monde, comme chacun fait : Et crois et conçois mille contraires façons de vie : Et au rebours du commun, reçois plus facilement la différence que la ressemblance en nous. Je décharge tant qu’on veut un autre être de mes conditions et principes, et le considère simplement en lui-même : sans relation : l’étoffant sur son propre modèle. Pour n’être continent je ne laisse d’avouer sincèrement la continence des Feuillants et des Capuchins : et de bien trouver l’air de leur train : Je m’insinue par imagination fort bien en leur place : Et si [Aussi je] les aime et les honore d’autant plus qu’ils sont autres que moi. Je désire singulièrement qu’on nous juge chacun à part soi : et qu’on ne me tire en conséquence des communs exemples. Ma faiblesse n’altère aucunement les opinions que je dois avoir de la force et vigueur de ceux qui le méritent. “Certains ne louent que ce qu’ils croient pouvoir imiter” [Cicéron] (XXXVII, Du jeune Canton)

la clarté d’esprit à laquelle il parvient en se confrontant à sa propre mort

 Il est incertain où la mort nous attende, attendons-la partout. La préméditation de la mort, est préméditation de la liberté. Qui a appris à mourir, il a désappris à servir. Le savoir mourir, nous affranchit de toute sujétion et contrainte. Il n’y a rien de mal en a vie pour celui qui a bien compris que la privation de la vie n’est pas mal. (XX, Que philosopher c’est apprendre à mourir)

et la liberté, la légèreté qui en résulte

  Je vis du jour à la journée. Et me contente d’avoir de quoi suffire aux besoins présents et ordinaires : Aux extraordinaires toutes les provisions du monde n’y sauraient baster [suffire]. Et est folie de s’attendre que fortune elle-même nous arme suffisamment contre soi. C’est de nos armes qu’il la faut combattre. C’est de nos armes qu’il la faut combattre. […] Si j’amasse, ce n’est que pour l’espérance de quelque voisine emplette ; non pour acheter des terres, de quoi je n’ai que faire, mais pour acheter du plaisir. (XIV, Que le goût des biens et des maux dépend en bonne partie de l’opinion, que nous en avons)

Quant aux entreprises militaires, chacun voit comment la fortune y a bonne part : en nos conseils [décisions] mêmes et en nos délibérations, il faut certes qu’il y ait du sort et du bonheur mêlé parmi : car tout ce que notre sagesse peut, ce n’est pas grand-chose : plus elle est aiguë et vive, plus elle trouve en soi de faiblesse, et se défie d’autant plus d’elle-même. (XXIV, Divers événements du même conseil)

La préface insiste beaucoup sur les contradictions qui apparaissent dans l’ouvrage, ou comme Montaigne le dit lui-même “Moi à cette heure et moi tantôt sommes bien deux ; mais quand meilleur, je n’en puis rien dire” : il reconnait de nombreuses fois l’absence d’objectifs précis à ses réflexions si ce n’est de s’explorer lui-même.

[En parlant du jugement et de l’ouvrage des Essais lui-même] De cent membres et visages qu’a chaque chose j’en prends un tantôt à lécher seulement, tantôt à effleurer, Et parfois à pincer jusqu’à l’os. J’y donne une pointe non pas le plus largement mais le plus profondément,  que je sais. Et aime plus souvent à les saisir par quelque lustre inusité. Je me hasarderais de traiter à fond quelque matière si je me connaissais moins. Semant ici un mot, ici un autre, Échantillons dépris de leur pièce : écartés sans dessein et sans promesse, je ne suis pas tenu d’en faire bon [d’en tirer une conclusion]. Ni de m’y tenir moi-même sans varier quand il me plaît. Et me rendre au doute et incertitude et à ma maîtresse forme, qui est l’ignorance. Tout mouvement nous découvre. (L, De Democritus et Heraclitus)

Parce qu’il admet sa propre inconstance et la faiblesse de son jugement, Montaigne possède un talent impressionnant pour révéler les mensonges que l’on s’adresse à soi-même:

 Et je dirais encore plus vraisemblablement que ni ce qui va devant ni ce qui vient après n’est des appartenances de la mort. Nous nous excusons faussement. Et je trouve par expérience que c’est plutôt l’impatience de l’imagination de la mort qui nous rend impatients de la douleur. Et que nous la sentons doublement griève [douloureuse] de ce qu’elle nous menace de mourir. Mais la raison accusant notre lâcheté de craindre chose si soudaine, si inévitable, si insensible, nous prenons cet autre prétexte plus excusable. (I, XIV, Que le goût des biens et des maux dépend en bonne partie de l’opinion, que nous en avons)

Les nombreuses comparaisons, citations et références historiques rendent chacune des réflexions à la fois profonde et aboutie

 Les sages nos apprennent assez, à nous garder de la trahison de nos appétits, et à discerner les vrais plaisirs et entiers, des plaisirs mêlés et bigarrés de plus de peine. Car la plupart des plaisirs, disent-ils, nous chatouillent et embrassent pour nous étrangler, comme faisaient les larrons que les Égyptiens appelaient Philistas : Et si la douleur de tête nous venait avant l’ivresse, nous nous garderions de trop boire. Mais la volupté, pour nous tromper, marche devant et nous cache sa suite.  (XXXIX, de la solitude)
  Or puisque nous entreprenons de vivre seuls, et de nous passer de compagnie, faisons que notre contentement dépende de nous : Déprenons-nous de toutes les liaisons qui nous attachent à autrui : Gagnons sur nous, de pouvoir à bon escient vivre seuls et y vivre à notre aise. Stilpon étant échappé de l’embrasement de sa ville, où il avait perdu femme, enfants, et chevance [ses biens], Demetrius Poliorcetes, le voyant en une si grande ruine de sa patrie, le visage non effrayé, lui demanda, s’il n’avait pas eu de dommage, Il répondit que non, et qu’il n’y avait Dieu merci rien perdu de sien.  (XXXIX, de la solitude)

Contrairement à des ouvrages comme les Pensées de Marc-Aurèle ou l’Éthique, j’ai encore du mal à savoir quoi retirer de ce premier tome des Essais : je garde à l’esprit de nombreuses remarques extrêmement pertinentes, et espère saisir un propos plus général avec la lecture des deux prochaines parties. Avec le plaisir de garder en tête qu’au moment de l’écriture de ce texte, Montréal était encore une terre iroquoise.

“Le boeuf parresseux souhaiterait porter la selle, le cheval voudrait labourer” [Horace] (XVII, un trait de quelques ambassadeurs)

“Ose être sage, commence ; celui qui diffère l’heure de vivre avec droiture est un rustre qui attend pour franchir le fleuve que celui-ci cesse de couler : mais il coule, et coulera toujours, volubile et éternel” [Horace] (XXVI, de l’institution des enfants)

“L’amour est un effort pour fonder une amitié à partir de la vue de la beauté” [Cicéron] (XXVIII,  De l’Amitié)

“Ne voyons-nous pas que la nature ne réclame rien à grand cris pour elle, si ce n’est que la douleur soit éloignée du corps, que l’esprit jouisse d’une douce sensation, à l’écart du souci et de la crainte ?” [Lucrèce] (De l’inéqualité qui est entre nous, XLII)

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