Sartre – La Nausée (1938)

Avec tout ce que Michel Onfray racontait sur Sartre, je ne m’attendais pas à apprécier autant un de ses romans ; mais l’insistance d’une libraire sur l’importance de ce livre (“c’est LE bouquin de l’existentialisme”) semblait indiquer qu’un pans de la philosophie pourrait s’ouvrir à moi. Mais j’ai été surpris par ce que Onfray mentionnait pourtant souvent : le talent d’écriture de Sartre. Après 100 pages, je m’étais convaincu d’acheter un exemplaire de la Nausée pour pouvoir le lire à nouveau, profiter encore une fois de intuitions exceptionnelles de Sartre sur un sujet que j’ai adoré explorer dans Malone Meurt ou Un homme qui dort : identifier l’existence, saisir le temps qui passe.

 [L]e sentiment d’aventure ne vient décidément pas des évènements : la preuve en est faite. C’est plutôt la façon dont les instants s’enchaînent. Voilà, je pense, ce qui se passe : brusquement on sent que le temps s’écoule, que chaque instant conduit à un autre instant, celui-ci à un autre et ainsi de suite ; que chaque instant s’anéantit, que ce n’est pas la peine d’essayer de le retenir, etc. Et alors on attribue cette propriété aux évènements qui vous apparaissent dans les instants ; ce qui appartient à la forme, on le reporte sur le contenu. En somme, ce fameux écoulement du temps, on en parle beaucoup, mais on ne le voit guère. On voit une femme, on pense qu’elle sera vieille, seulement on ne la voit pas vieillir. Mais, par moments, il semble qu’on la voie vieillir et qu’on se sente vieillir avec elle : c’est le sentiment d’aventure. On appelle ça, si je me souviens bien, l’irréversibilité du temps. Le sentiment de l’aventure serait, tout simplement, celui de l’irréversibilité du temps. Mais pourquoi est-ce qu’on ne l’a pas toujours ? Est-ce que le temps ne serait pas toujours irréversible ? Il y a des moments où on a l’impression qu’on peut faire ce qu’on veut, aller de l’avant ou revenir en arrière, que ça n’a pas d’importance ; et puis d’autres où l’on dirait que les mailles se sont resserrées et, dans ces cas-là, il ne s’agit pas de manquer son coup parce qu’on ne pourrait plus recommencer. p85

 

Comme les deux œuvres sur je cite au-dessus, le cadre de la Nausée est démuni : le personnage principale est un rentier de 30 ans qui passe ses journées à faire des recherches en bibliothèque pour un livre, et qui repense à la femme qu’il côtoyait avant de s’installer. Il se débat avec une sensation qui l’assaille, un surplus d’existence, la nausée.

 

Il ne répond pas. Il a posé sa fourchette et me regarde avec une prodigieuse intensité. Il va me raconter ses ennuis : à présent, je me rappelle que quelque chose n’allait pas, à la Bibliothèque. Je suis tout oreilles : je ne demande qu’à m’apitoyer sur les ennuis des autres, cela me changera. Je n’ai pas d’ennuis, j’ai de l’argent comme un rentier, pas de chef, pas de femme ni d’enfants; j’existe, c’est tout. Et c’est si vague, si métaphysique, cet ennui-là, que j’en ai honte. p148

 

Plus tôt dans le roman, le narrateur énonce ce qui constitue pour lui le “sentiment d’aventure”

 

Voici ce que j’ai pensé : pour que l’évènement le plus banal devienne une aventure, il faut et il suffit qu’on se mette à la raconter. C’est ce qui dupe les gens : un homme c’est toujours un conteur d’histoires, il vit entouré de ses histoires et des histoires d’autrui, il voit tout ce qui lui arrive à travers elles ; et il cherche à vivre sa vie comme s’il la racontait. p62

 

et on le verra s’y plonger, puis s’y extraire avec dégout, avec l’horreur de voir ceux qui l’entourent s’y laisser berner.

 

Je ne les écoute plus : ils m’agacent. Ils vont coucher ensemble. Ils le savent. Chacun d’eux sait que l’autre le sait. Mais, comme ils sont jeunes, chastes et décents, comme chacun veut conserver sa propre estime et celle de l’autre, comme l’amour est une grande chose poétique qu’il ne faut pas effaroucher, ils vont plusieurs fois la semaine dans les bals et dans les restaurants offrir le spectacle de leurs petites danses rituelles et mécaniques…
     Après tout, il faut bien tuer le temps. Ils sont jeunes et bien bâtis, ils en ont encore pour une trentaine d’années. Alors ils ne se pressent pas, ils s’attardent et ils n’ont pas tort. Quand ils auront couché ensemble, il faudra qu’ils trouvent autre chose pour voiler l’énorme absurdité de leur existence. Tout de même… est-il absolument nécessaire de se mentir ? p156

 

J’ai beaucoup aimé le cadre simple, le peu de personnages qui figurent bien le dépouillement du narrateur, en lui offrant tout de même quelques intuitions.

 

“Je vous parlais tout à l’heure de ma captivité en Allemagne. C’est là que tout à commencé. Avant la guerre j’étais seul et je ne m’en rendais pas compte ; je vivais avec mes parents, qui étaient de bonnes gens, mais je ne m’entendais pas avec eux. Quand je pense à ces années-là… Mais comment ai-je pu vivre ainsi ? j’étais mort, monsieur, et je ne m’en doutais pas; j’avais une collection de timbres-poste.” p158

 

Je ne suis plus certain aujourd’hui de l’évolution de ce roman, mais la façon dont Sartre traite introspection du personnage principal puis de sa compagne, chacun cherchant un échappatoire dans quelque chose de plus grand que la vie, m’a certainement donné envie de poursuivre dans son œuvre:

 

Que puis-je lui dire? Est-ce que je connais des raisons de vivre? Je ne suis pas, comme elle, désespéré, parce que je n’attendais pas grand-chose; Je suis plutôt… étonné devant cette vie qui m’est donnée – donnée pour rien. Je garde la tête baissée, je ne veux pas voir le visage d’Anny en ce moment. […]
     Je lui parle du “Rendez-vous des Cheminots”, du vieux rag-time que je me fais jouer au phono, de l’étrange bonheur qu’il me donne.
     “Je me demandais si de ce côté-là on ne pouvait pas trouver ou enfin chercher…” p208

 

Trente ans! Et quatorze mille quatre cent francs de rente. Des coupons à toucher tous les mois. Je ne suis pourtant pas un veillard! Qu’on me donne quelque chose à faire, n’importe quoi… Il vaudrait mieux que je pense à autre chose, parce que, en ce moment, je suis en train de me jouer la comédie. Je sais très bien que je ne veux rien faire : faire quelque chose, c’est créer de l’existence – et il y a bien assez d’existence comme ça. p236

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