Le Marquis de Sade – Justine ou les infortunes de la vertu (1791)

Je n’avais jamais entendu parler des “Malheurs de la vertu” avant qu’une amie explique son prénom par le goût de ses parents pour le Marquis de Sade. Un épisode de “Ça peut pas faire de mal” consacré à la littérature érotique et les quelques séances que Michel Onfray a dédié à Sade m’ont décidé à entamer “Justine”. Un long roman, sur lequel j’ai un avis plutôt mitigé.

Il se saisit de mes bras, il les lie sur mes reins,puis il passe autour de mon cou un cordon de soie noire dont les deux extrémités, toujours tenues par lui, peuvent, en serrant à sa volonté, comprimer ma respiration et m’envoyer en l’autre monde, dans le plus ou moins de temps qu’il lui plaira. p329

From Tim Richnmond’s Winn Dixe

J’ai été déçu. On dirait parfois une version porno des Orphelins Baudelaire : comme eux, Justine se retrouve dans une situation misérable, comme eux elle trouve quelqu’un de charmant pour la sauver et prendre soin d’elle, et comme eux cette personne est en fait un atroce personnage qui ne lui veut que du mal. Les deux ouvrages divergent quand les orphelins craignent pour leur héritage, et Justine pour son pucelage.
J’ajouterais à ce qui m’a déplu que le langage est finalement assez chaste, puisque aucun organe sexuel n’est nommé avant la page 400.

” Et l’infâme, me plaçant sur un canapé dans l’attitude propice à ses exécrables projets, me faisant tenir par deux de ses moines, essaie de se satisfaire avec moi de cette façon criminelle et perverse qui ne nous fait ressembler au sexe que nous ne possédons pas, qu’en dégradant celui que nous avons.” p195

De plus, Justine décrit prétendument toutes ses péripéties à une personne rencontrée dans une auberge, alors que le récit en tant que tel prendrait bien 10h ; et enfin, les deux leçons du roman, “la vertu ne mène qu’à la souffrance” et “les forts ont tous les droits sur les faibles”, semblent tant à chaque fois forcés à grands coups de rhétorique que cela en devient rapidement fatiguant.

“à cela près des motifs qui fondaient la puissance, la priorité du fort fut toujours dans les lois de la nature, à qui il devenait égal que la chaîne qui captivait le faible fût tenue par le plus riche ou par le plus vigoureux, et qu’elle écrasât le plus faible ou bien le plus pauvre.” p320

Ces défauts mis à part, je peux me concentrer sur ce qui m’a marqué et qui justifie l’importance de cet ouvrage paru, tout de même, en 1791.
Premièrement, le roman est assez répétitif, mais peut se targuer de couvrir un impressionnant éventail de fantasmes, des plus simples aux plus cruels : fétichisme des pieds, sodomie, domination, pédérastie, pédophilie, coprophagie, pour ceux auxquels on aurait pu penser sans Sade ; puis des pratiques dont j’ignore le nom, autour du sang, de la mort imminente, et sadisme le plus odieux, simple souffrance infligée sur les parties du corps les plus sensibles.
Ensuite, la description détachée, pudique mais précise des sévices que Justine se voit infligée apporte un érotisme certain au texte : la manière dont elle décrit les corps, les positions, les plaisirs qu’y trouvent ses tortionnaires est souvent visuellement évocatrice, d’autant plus quand le châtiment en question se limite à un sadisme plutôt simple.

— Un instant, dit le moine avec fureur, je veux fustiger à la fois le plus beau des derrières et le plus doux des seins.
Il me laisse à genoux, et plaçant Armande sur moi, il lui fait écarter les jambes, en telle sorte que ma bouche se trouve à hauteur de son bas-ventre, et ma gorge entre ses cuisses, au bas de son derrière. Par ce moyen, le moine a ce qu’il veut à sa portée, il a sous le même point de vue les fesses d’Armande et mes tétons ; il frappe l’un et l’autre avec acharnement, mais ma compagne, pour m’épargner des coups qui deviennent bien plus dangereux pour moi que pour elle, a la complaisance de se baisser et de me garantir ainsi, en recevant elle-même des cinglons qui m’eussent inévitablement blessée. p230

Enfin, Sade a un grand talent pour mettre le doute sur la position de Justine : si elle évoque fréquemment son désir de s’évader de ses nombreuses prisions, son refus et ses plaintes sont souvent basés sur des valeurs de vertu qu’elle tient en haute estime, elles-mêmes cibles privilégiées de ses tortionnaires, on peut parfois remettre en question son désir de fuite.

Le sang jaillit très loin : il s’extasie ; et retournant se placer en face, pendant que ces deux fontaines coulent, il me fait mettre à genoux entre ses jambes, afin que je le suce ; il en fait autant à chacun de ses gitons, tour à tour, sans cesser de porter ses yeux sur ces jets de sang qui l’enflamment. Pour moi, sure que l’instant où la crise qu’il espère aura lieu, sera l’époque de la cessation des tourments de la comtesse, je mets tous mes soins à déterminer cette crise, et je deviens, ainsi que vous le voyez, madame, catin par bienfaisance et libertine par vertu. p288

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