H. D. Thoreau – Désobéir (1850)

Il aura fallu une mention de La Vie sans Principe par Art of Manliness en tant qu’un argument pour ne pas lire l’actualité, un cours de Michel Onfray consacré à Thoreau et une discussion le soir où je rencontrais mon amie Jen pour me décider à me procurer ce livre.
Il est difficile d’ignorer que la plupart des textes succède de peu les 2 années que l’auteur passe dans sa cabane exigüe et qui feront l’objet de Walden ou la vie dans le bois, ses textes étant fortement emprunts d’expériences personnelles. Il rédige par exemple “Résistance au gouvernement civil” après avoir passer une nuit en prison pour avoir refuser de payer un impôt dans lequel il voit un support à l’esclavagisme.
Néamoins, pour m’exprimer de façon concrète, en citoyen et non à la façon de ceux qui se proclament hostiles à toute forme de gouvernement, je ne réclame pas sur-le-champ sa disparition mais son amélioration immédiate. Que chacun fasse connaître le type de gouvernement qui forcerait son respect et ce geste constituera une première étape vers son obtention. (Résistance au gouvernement civil)

Plan de la cabane de Walden, présentée par Marie-Ève Martel pour l’exposition “Transcender l’architecture”

Il aura volontairement choisi l’emprisonnement plutôt qu’une amende, pour explorer de l’intérieur cette manifestation primitive de la violence d’État :
Dans chaque menace et dans chaque compliment se cachait une maladresse, car ils [les gardiens de prison] croyaient que mon plus grand désir était de me retrouver de l’autre côté de ce mur de pierre. Je ne pouvais m’empêcher de sourire en voyant le zèle qu’ils déployaient pour enfermer mes méditations, tandis que mes pensées, qui elles constituaient réellement le danger, ressortaient librement à leur suite. Ne pouvant m’atteindre, ils avaient décidé de punir mon corps comme le font des vauriens qui, ne pouvant s’en prendre directement à quelqu’un contre lequel ils ont un grief, brutalisent son chien. (Résistance au gouvernement civil)
L’un des aspects remarquables de la vie retirée de Thoreau à Walden est la répartition de son temps: il concentre son labeur sur son potager et sur quelques travaux au village proche en cas de nécessité, profitant des 3 ou quatre jours de libre par semaine pour observer la nature qui entoure sa cabane et flâner sur les chemins, comme il le décrit dans Marcher. Je trouve la dernière idée particulièrement puissante, et la manipule de temps en temps pour appréhender les discours mettant en avant “la création d’emploi” sans questionner si l’usage du temps qui en résulte est véritablement judicieux.
Si, par amour des bois, un homme s’y promène pendant la moitié de la journée, il risque fort de passer pour un fainéant. Si, au contraire, il emploie toutes ses journées à spéculer, à raser les bois et à rendre la terre chauve avant son heure, on le tiendra en haute estime, on verra en lui un homme industrieux et entreprenant. Est-ce donc qu’une ville ne porte d’intérêt à ses forêts que pour les faire abattre ?
Dans leur grande majorité, les hommes se sentiraient insultés si on venait leur proposer de jeter des pierres par-dessus un mur et de les renvoyer ensuite de l’autre côté, dans le seul but de gagner un salaire. Nombreux sont ceux qui, à présent, ne sont pas employés de façon plus utile. (Marcher)
La détermination avec laquelle je m’applique à ne pas suivre l’actualité depuis plus d’un an était la première cause de cette lecture, et j’ai été ravi de trouver deux métaphores puissantes s’y rapportant dans “La vie sans principe”. Chacune réussit à ne pas présenter l’actualité comme mauvaise en soi mais l’accuse plutôt d’affaiblir d’une part notre capacité d’appréhender ce qui nous concerne vraiment:
Puisque nous avons de la sorte perdu notre caractère sacré – et qui d’entre nous ne l’a pas fait -, prudence et dévotion seront notre remède et faire à nouveau un temple de notre esprit. Nous devrions traiter notre esprit, c’est-à-dire notre personne, comme un enfant innocent et candide dont nous serions les gardiens et pour lequel nous ferions extrêmement attention aux objets que nous lui signalons. Ne lisez pas The Times, lisez l’Éternité ! À la longue, ce qui est conventionnel se révèle être tout aussi mauvais que ce qui est impur. […] Oui, chaque pensée qui traverse notre esprit contribue à son usure et creuse plus profondément les ornières qui, comme dans les rues de Pompéi, indiquent à quel point il a été fréquenté. Que de choses à propos desquelles nous devrions bien nous demander si elles valent la peine d’être connues, si c’est notre intérêt que de laisser passer leur chariot de colporteur – au petit trot ou même simplement au pas – sur ce pont, sur cette arche glorieuse grâce à laquelle nous espérons finalement passer du bord extrême du temps au plus proche rivage de l’éternité ! (La vie sans principe)
et d’autre part le entre l’acceptation des évènements publics comme faits mais le refus d’y accorder une attention quelconque:
Les choses qui aujourd’hui, comme la politique et le train-train quotidien, occupent le plus l’attention des hommes demeurent sans conteste des fonctions vitales de la société humaine mais elles devraient se dérouler inconsciemment comme les fonctions équivalents dans l’organisme humain. Elles sont infra-humaines et constituent une sorte de vie végétative.
Il m’arrive parfois d’être à demi conscient de leur activité autour de moi à la manière d’un homme qui, dans un état morbide, prend conscience de certains aspects du processus de la digestion et ressent ce qu’on appelle la dyspepsie. Cela reviendrait pour un penseur à se laisser meurtrir par le grand gésier de la création. La politique est en quelque sorte le gésier de la société, tout rempli de matière sablonneuse et de gravier et dont les deux partis politiques constituent les deux moitiés opposées, parfois, il se peut, divisées en quartiers, qui frottent l’un contre l’autre. Non seulement les personnes, mais les États souffrent ainsi d’une dyspepsie caractérisée dont on peut imaginer aisément quelle sorte d’éloquence elle utilise pour s’exprimer. De la sorte, notre existence ne consiste pas exclusivement à oublier, mais aussi, hélas ! dans une large mesure à nous souvenir de ce dont nous n’aurions jamais dû prendre conscience, en tout cas certainement pas pendant nos heures d’éveil. Pourquoi donc ne nous rencontrerions-nous pas, non pas perpétuellement en tant que dyspeptiques pour nous raconter nos mauvais rêves, mais parfois comme eupeptiques afin de nous féliciter réciproquement de la splendeur sans cesse renouvelée du matin ? Je ne formule assurément pas là une demande exorbitante. (La vie sans principe)
Comme il le disait dans la première citation, Thoreau est intéressé par les idées et propositions de gouvernance: il déplore ici que les échanges entre personnes se limitent à décrire les symptômes dont est atteint la communauté plutôt qu’un remède.
Je me laisse à penser qu’en menant à Walden cette vie pauvre en argent, en possession et en occupation lui a été révélé la trivialité des lamentations et préoccupations qui mobilisent les Hommes de son temps.
On fait beaucoup de bruit, de nos jours, à propos du fait que les temps sont difficiles. J’estime pour ma part que, dans son ensemble, la communauté […] a une vue erronée de la question […]. Un tel échec généralisé, tant dans le domaine privé que public, offre plutôt une occasion de se réjouir, en venant nous rappeler qui est à la barre et que justice est toujours rendue. […] Le constat selon lequel quatre-vingt-seize affaires sur cent vont probablement s’effondrer est peut-être le fait le plus agréable que nous ait révélé la statistique, nouvelle aussi émoustillante que le parfum des saules au printemps. N’est-il pas dit quelque part : “Que la terre se réjouisse car le Seigneur règne” ? Si des milliers de gens sont rejetés de leur travail, est-ce que cela ne prouve pas qu’ils étaient mal employés ? Pourquoi ne comprennent-ils pas l’allusion qui leur est faite ? Il ne suffit pas d’être industrieux car les fourmis le sont également, il faut encore savoir à quoi appliquer une telle qualité. (Lettres à H.G.O Blake, 16 novembre 1857)

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