Sénèque – De la briévèté de la vie (49)

Dès le titre, Sénèque illustre son talent de rhéteur, puisqu’on comprend bien vite que le lecteur est plutôt amener à trouver l’origine de cette sensation de brièveté plutôt qu’à apprendre comment la supporter. On pourrait alors renommer l’ouvrage “de votre oubli de la mort”, d’après la phrase suivante:

Vous craignez tout à la manière des mortels, mais vous désirez tout à la manière des immortels. p21

L’homme qui réalise la finitude de son existence peut rapidement se laisser submerger par une sensation d’inachevé, l’amenant à déclarer qu’il eu fait tellement plus s’il eu plus de temps; mais Sénèque coupe court à ce genre de lamentation:

Rien n’est moins le fait d’un homme occupé que de vivre. […] vivre, il faut l’apprendre toute la vie, et – chose dont tu t’étonneras peut-être davantage, c’est toute la vie qu’il faut apprendre à mourir. p25

Il nous rappelle que le temps supplémentaire que l’on réclame n’a guère de valeur si l’on se contente d’exister, de persister dans nos soucis des troubles extérieurs : cette sensation d’une vie trop courte tient plus de du contenu que de la durée.

Chacun précipite sa vie et souffre du désir de l’avenir, du dégoût du présent. Au contraire, celui qui rapporte absolument tous ses moments à ses propres besoins, qui organise tous ses jours comme s’il organisait sa vie, il ne désire ni ne redoute le lendemain. Quelle est en effet la volupté nouvelle qu’une heure puisse apporter ? Tout est connu, tout est éprouvé à satiété. […] C’est pourquoi il n’y a pas de raison de penser que quelqu’un a vécu longtemps parce qu’il a des cheveux blancs ou des rides : il n’a pas vécu longtemps, mais il a longtemps existé. p27

Il est bien plus aisé de se plaindre du temps qui nous ait alloué plutôt que de la manière dont on use de ce temps, se déplaçant d’un extrême à l’autre sur le spectre de la responsabilité personnelle que l’on peut en avoir. Sénèque adresse particulièrement le fait que ce soucis d’une vie courte étant distribué de manière inhomogène, il est plus apparenté à un regret qu’à une prise de conscience menant à l’action. Si l’ouvrage avait donné les clés pour se défaire de cette sensation de brièveté, il aurait présenter le risque de nous éloigner de la réalité: il va plutôt mener le lecteur à ne jamais perdre sa finitude de vue, et, le plus important, à agir en conséquence.

Personne ne restituera tes années, personne ne te rendra à nouveau à toi-même. Ta vie ira depuis son commencement sans rappeler ou interrompre son cours ; elle ne fera aucun bruit, elle ne t’avertira en rien de sa rapidité : c’est silencieuse qu’elle s’écroulera. […] La plus grande entrave de l’existence, c’est l’attente qui dépend du lendemain, qui perd le jour d’aujourd’hui. Ce qui est posé dans les mains de fortune, tu en disposes, mais ce qui a été posé dans tes mains, tu l’abandonnes ? Où regardes-tu ? Où comptes-tu parvenir ? Tout ce qui est à venir est dans le champ de l’incertain : sans attendre, vis.

J’ai retrouvé dans cet ouvrage des idées similaires à The present shock: en se lamentant sur notre manque de chronos, le temps que l’on ne peut que mesurer, on perd des yeux que nos tourments prennent leur source dans notre incapacité à maitriser le kairos, le temps de l’action judicieuse et appropriée. L’analyse qui suit le texte original détourne l’attention du “calcul” dans lequel j’entre parfois, s’accompagnant d’une illusion de contrôle; rejoignant peut-être Gandhi vers un “renoncement aux fruits de l’action”.

Sénèque [récuse] tout calcul d’intérêt rivé au désir d’obtenir le skopos, le but de notre action, comme chez ceux qui “passent [leur temps] à calculer, à monter des traquenards, à craindre”. Loin d’occasionner une économie de temps en optimisant la réussite de l’action, et loin de permettre de vivre réellement, le calcul n’est ici qu’une nouvelle manière de perdre son temps et sa vie avec. Seul un calcul portant sur notre rapport au temps, seule une prise de recul sur le cadre général de notre expérience déterminée ensuite par notre activité, et non une prise en considération du seul contenu et des objectifs de cette activité, permettent d’utiliser notre rationalité au profit d’objectifs eux-mêmes rationnels. p64

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