Capitalisme, désir et servitude – Marx et Spinoza, Frédéric Lordon (2010)

Je porte peu de livres aussi près de mon cœur que celui-ci: la découverte de Spinoza il y a deux ans donnait déjà une autre saveur au monde des joies et des peines, grandissant avec l’habitude que j’ai pris de calquer mes expériences sur la description du philosophe ; mais la puissance des outils de compréhension que donne Frédéric Lordon dans ce livre m’a proprement époustouflé, m’apportant les armes pour comprendre les mécanismes entourant un concept aussi capital que les émotions, si ce n’est plus: l’argent.

L’argent, c’est la monnaie saisie du côté des sujets. Si la monnaie est le moyen de paiement comme rapport social, l’argent est la monnaie comme objet de désir – ce “condensé de tous les biens dont il n’est plus guère de joie qui ne soit accompagnée de son idée comme cause” (Éthique). […] Le rapport social produit l’acceptation commune du signe monétaire et en fait par là, du point de vue des individus, un objet de désir – ou de métadésir puisque l’équivalent général est cet objet particulier qui donne accès à tous les objets de désir (matériels). p28

Lordon part d’une question marxiste, “pourquoi un individu travaillerait-il pour rendre une autre personne plus riche et plus puissante ?”, et explore les réponses que peuvent apporter l’approche spinoziste. Il pointe justement le glissement que l’on peut observer d’une logique pré-XXème siècle où l’individu vend sa force de travail en l’échange des moyens de sa reproduction matérielle (nourriture, logement), au paradigme moderne du salariat comme horizon indépassable de la réussite personnelle et seul moyen de la satisfaction des désirs, chacun se résumant à l’appropriation de biens de consommation produits par d’autres salariés.
Le fait d’opposer l’importance de l’aliénation (distance entre ce que l’individu désire et ce qu’il entreprend pour obtenir ce qu’il désire) du rapport salarial et la superficialité (d’un point de vue survie de l’être) des désirs satisfait avec le salaire obtenu (accumulation de biens de consommation) m’a paru extrêmement puissant. Mais cette aberration est loin de soulever les foules et j’y vois comme cause le génie machiavélique d’un Henry Ford: en faisant croire aux victimes du capital (contraintes par les inégalités de richesse à ne pouvoir survivre qu’en aggravant ces mêmes inégalités) que leur activité leur apporterait le Saint-Graal qu’est le pouvoir d’achat, il inaugurait la fable d’un patron bienveillant œuvrant main dans la main avec ses salariés pour la réussite d’une entreprise, dissimulant que tous œuvrent pour son seul plaisir.

Défaite de toutes ses connotations d’effervescence et d’enthousiasme, on peut donc bien dire qu’est cause de joie l’obtention de l’argent qui permet la satisfaction du désir basal – mais comme l’est d’avoir la vie sauve dans le rapport d’esclavage. Or il entre dans les causes de la longévité du capitalisme d’avoir su enrichir le complexe passionnel du rapport salarial, et notamment d’y avoir fait entrer d’autres occasions de joie, plus franches. La plus évidemment connue tient au développement de la consommation. De tous les facteurs de reconduction des rapports de dépendance salariale, l’aliénation marchande en ses affects caractéristiques est sans doute l’un des plus puissants. Quoique par cantonnement dans un registre très étroit, la prolifération des objets marchands offre au désir une démultiplication sans limite de ses points d’application. Et il faut atteindre le stade de la consommation de masse pour que l’énoncé spinoziste selon lequel « on n’imagine plus guère aucune espèce de joie qui ne soit accompagnée de l’idée de l’argent comme cause» reçoive sa pleine dimension. L’habileté suprême du capitalisme, dont l’époque fordienne sous ce rapport aura été décisive, aura donc consisté à susciter, par l’offre élargie de marchandise et la solvabilisation de la demande, ce réagencement de désir par lequel désormais ” l’image [de l’argent] occupe entièrement l’esprit du vulgaire”. Il n’est que de voir l’habilité (élémentaire) du discours de défense de l’ordre établi à dissocier les figures du consommateur et du salarié pour induire les individus à s’identifier à la première exclusivement, et faire retomber la seconde dans l’ordre des considérations accessoires. Tout est fait pour prendre les agents “par les affects joyeux” de la consommation en justifiant toutes les transformations contemporaines – de l’allongement de la durée du travail (“qui permet aux magasins d’ouvrir le dimanche”) jusqu’aux déréglementations concurentielles (“qui font baisser les prix”) – par adresse au seul consommateur en eux. “. p49-50

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