Expériences montréalaises I : zéro déchet

Quand j’essaie de me remettre dans l’ambiance de mon premier séjour à Montréal, je me vois de l’eau jusqu’à la taille: le froid, mon travail de recherche, les cours et les rencontres demandaient chacun un investissement conséquent pour des faibles résultats. L’acclimatation, faire ses racines. Se retrancher sur le street-art, le sport, les amis en France, les BDs et les bouquins. J’aurais quelques trucs à raconter, mais plus de désillusions et réalisations que de véritables découvertes.

En comparaison, mon second séjour me parait correspondre à de l’eau au genou,  avec le vent dans le dos: en abandonnant les envies d’efficacité et de communauté que je nourrissais à Lyon, je me suis concentré sur le long terme, la construction lente. J’ai dépensé une quantité inédite d’énergie et de temps à explorer une idée renforcée pendant l’été: ne plus être l’engrenage d’une machine qui me blesse. Inspiré peut-être des frictions entre le grévisme pro-législation du revenant Là-Bas si j’y suis et les “pourquoi ?” tenaces de la pensée anarchiste d’une nouvelle amie, ce raisonnement devint une priorité dans mes réflexions “politiques”: enlever la poutre de son propre œil avant d’aider son voisin à se débarrasser de sa paille. Trois exemples, donc.

J’apporte beaucoup d’importance à ne pas considérer ces pas de coté comme des sacrifices: une fois identifiée la vision d’avenir à laquelle je donne mon approbation lorsque j’achète neuf ou emballé, ce serait refouler mon envie de changement que de participer à sa survie.

I : Zéro déchet

Je m’aperçois aujourd’hui que le déclencheur de ce changement était bien plus simple que ce qu’il entrainerait: suivre le lien “juste une dernière” d’une vidéo Youtube et tomber sur une vidéo de Lauren Singer. Sa bouille joviale me ramène quelques jours plus tard à re-regarder la vidéo, et son très impressionnant pot en verre contenant toute sa production d’ordures en deux ans m’amène à faire deux choses simples: acheter des céréales en vrac à Biocoop et séparer mes déchets organiques pour les jeter en bas de mon immeuble. Ma principale motivation devient “pourquoi faire autrement?”: sans emballage voulait dire denrée en vrac, fruits et légumes, donc moins de produits industriels et surtout moins de sucre. Je commençais déjà à vivre mes voyages à Carrefour comme un culte des grandes industries sans regard sur les conditions de production, et celles à Lidl comme un panorama de l’abandon des classes pauvres à leur propre exploiteur: ma transition m’éloignerait de ces endroits sordides.

Mais j’ai rapidement abandonné mes considérations sociales en arrivant à Montréal pour généraliser mes achats sans déchet: je me fournissais à une enseigne Bulk Barn, une chaine de 200 magasins avec caissières, musique et promotion criarde comme toute chaine qui se respecte. En m’appuyant au début sur le supermarché Métro du quartier je m’équipais doucement en pots massons (l’indispensable du zéro déchet) et travaillais à remplacer quelques indispensables par des alternatives sans emballage (humus et barres de céréales maison, avec encore une bonne marge de progression). J’ai aussi pu profiter de la générosité de ma voisine pour utiliser son compost, sans quoi mes habitudes zéro déchet n’auraient pas vraiment eu de sens. Mais l’expérience devint bien plus facile lorsque, entre une recherche de recette de yaourt et de tortillas maison, j’appris qu’une alternative aux emballages se trouve juste à côté de chez moi: la poubelle du supermarché Métro, dont je parlerais dans le prochain article. De part la réduction drastique de mes dépenses provoquées par la récupération, j’ai fini mon séjour en me fournissant dans des boutiques plus agréables à mon gout.

Le 25 octobre je me suis mis à ranger dans un pot tous les déchets que j’ai “produit”, c’est-à-dire qui était destiné à ma consommation. Voici le résultat deux mois plus tard:

Pour préciser, je ne compte que les déchets non-recyclables (et beaucoup de plastique se recyclent à Montréal) et j’exclue les emballages que j’ai sorti de la poubelle pour l’y remettre (mais qui ont beaucoup compté, pour le pain, les tortillas et les yaourts principalement). On se retrouve donc avec (de gauche à droite et de haut en bas):

  • Le porte-carte reçu à une conférence de maths ;
  • tous les rubans dans le colis de pièces détachées pour téléphone ;
  • l’emballage du tournevis multi-embout pour les pièces détachées ;
  • un emballage de tofu (mes recherches de tofu sans emballage n’ont pas encore abouti, du coup je m’en passais) ;
  • l’emballage des carottes qui venaient dans le panier de légumes que je prenais deux fois par mois, dont le premier objectif est un bas prix. J’ai donc arrêté de profiter du service à défaut de pouvoir éviter l’emballage et les fruits importés des pays chauds ;
  • le sachet en plastique de bouchons isolants achetés à un concert ;
  • les rubans en plastique accompagnant ma corde d’escalade ;
  • deux attaches en plastique parmi les dizaines que j’ai du produire en allant à Value Village (voir prochain article) ;
  • la carte d’abonnement aux transports de Montréal, le déchet par excellence puisqu’elle fonctionne parfaitement mais n’est valide sur le réseau qu’un an (pour refaire faire la photo) ;
  • une cartouche de mon stylo à plume (que j’ai perdu depuis et remplacé par des cartouches remplissables et de l’encre en bouteille) ;
  • une infime partie des innombrables autocollants des fruits (dont je m’enchante de l’absence sur les pommes de la région qui ont inondées les marchés en automne) ;
  • mes écouteurs, qui m’ont lâché après deux ans et une réparation temporaire ;
  • un sachet de tortillas acheté à un moment où j’en avais vraiment envie (pour la semaine suivante trouver trois paquets dans les poubelles, tant pis pour la patience) ;
  • des chaussettes trouées, je n’avais pas l’énergie de les réparer vue la qualité de fabrication (H&M), je me retranche sur l’occasion pour les prochaines ;
  • un emballage plastifié de bouillon de légume (que je fais maintenant moi-même avec des rebuts de légumes) ;
  • l’emballage d’une compresse pour soigner une coupure, je n’ai pas encore trouvé d’alternative ;
  • deux sachets de thé plastifiés offerts par une amie.

J’avais de nombreuses raisons au départ pour entamer la transition: un produit emballé sous-entend l’extraction de matières premières (bois ou hydrocarbures), la conception et la fabrication de l’emballage et enfin la mise en rayon individuel, pour finalement être récupérer après une seule utilisation pour l’enfouissement, l’incinération ou le recyclage. En évitant ces processus non essentiels, l’approche zéro déchet permet de désinvestir mon temps et mon argent des procédés industriels générant des emplois répétitifs d’un côté et du profit de l’autre, rien qui ne me fasse vraiment envie. Ensuite de nombreux autres avantages se sont révélés: je ne sors pratiquement plus ma poubelle ; les marques, quelles qu’elles soient, disparaissent de ma cuisine ; pas de nourriture industrielle signifie un contrôle total sur la quantité de sucre, de sel et de gras dans ma nourriture ; le produit laitier et la viande en vrac nécessitant plus de planification, j’expérimente en même temps le véganisme (lait de noix, etc.) et ait très fortement réduit mon gaspillage ; et bien sur je me suis mis à cuisiner beaucoup plus et à partager mes préparations. J’ai aussi pris goût au contrôle rigoureux de la provenance que je peux avoir sur ma nourriture, le magasin la Super Halle au sud de Lyon satisfaisant parfaitement ce besoin puisque pour chacun des produits en vrac les indications de la provenance est indiquée, parfois au département près.

Aujourd’hui je me vois difficilement relâcher mon attention, moins par dogmatisme que parce que je suis convaincu d’une absence de nécessité des emballages contre la satisfaction grandissante d’un plus grand accord avec mes habitudes de consommation.

Liens: Là-bas si j’y suisla vidéo de Lauren Singer en question, et un panorama des espèces les plus dangereuses de la Méditerranée.

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s