Saper l’État

Au cours du débat réunissant Éric Azan et Frédéric Lordon autour du livre À Nos Amis en novembre 2014 [1], une personne dans le public pose la question suivante:

Nous ne sommes pas là pour penser un hypothétique État futur.  Il nous faut saisir l’opportunité qui se présente à nous ici et maintenant :  nous sommes 150, et nous demandons : comment destituer l’État, maintenant ?

Mais comme souvent, F. Lordon ne répondra pas à la question en rappelant qu’il n’est pour sa part qu’un analyste et un théoricien, sous-entendant qu’il n’a aucune direction à donner à une révolution.
Je suis pourtant déçu qu’il n’ait pas, en spinoziste convaincu, exprimé la réserve que voici: l’usage du verbe “destituer” (Déposer quelqu’un, le priver de sa charge, de sa fonction, de son emploi [2]) dans le contexte d’une insurrection suit la conception de l’État comme une organisation en possession de la force armée, sa destitution passant donc par la reprise des armes et du pouvoir décisionnel. Cette vision implique malheureusement l’abandon de la lutte, les populations des pays du Nord sujettes depuis 100 ans à une propagande légitimant la violence d’État et délégitimant celle de potentiels dissidents (voir “L’armée du crime”) ayant vite fait de soutenir massivement la répression policière en cas d’insurrection, agitant les hochets mis à sa disposition que sont “la liberté”, “la démocratie”, “les droits de l’Homme” et autres sédatifs conceptuels.
Par la formulation de la question, je comprend que le spectateur donne une existence matérielle à la construction actuellement pyramidale et paternaliste de la société, écartant dès lors l’éclair de génie de La Boétie: “soyez résolus à ne plus servir, et vous voilà libre”. C’est précisément la matérialité de l’autorité que celui-ci remet en cause dans son Discours sur la servitude volontaire (1547) lorsqu’il pointe l’étrangeté de l’oppression sous laquelle un seul homme tient tout un peuple, oppression qui selon lui tient à deux choses : la docilité du dominé obtenue par l’octroie de privilèges par le dominant, et le voile posé sur ces rapports de domination par un récit commun les naturalisant (monarchie de droit divin, élections comme unique attribut d’une démocratie, “Droits de l’homme” justifiant l’impérialisme).
Si ces deux composantes, formant le pouvoir et la légitimité dont est composée l’autorité de l’État [3], s’entretiennent l’une l’autre, le premier pas vers sa disparition est personnel: débarrassez-vous de votre propre voile. Comme vous riez aujourd’hui de la légitimité d’un souverain “de droit divin”, riez de celle d’un “président de tous les français” à décider des guerres, des lois, des cadeaux et punitions à accorder en votre nom. Alors c’est fait: vous avez sapé l’État. Il est mort pour vous, il n’est plus que le nom que l’on donne à cette structure actuellement en place pour gérer la vie publique qui prive la population de pouvoir politique de son autonomie.

Je suis convaincu que cette étape est franchie chaque jour par un grand nombre de personnes, mais j’explique le calme apparent par la force du premier mécanisme que je citais plus haut: quelle que soit l’illégitimité de la domination que je subis, je l’accepte si elle me permet à mon tour d’exercer une domination (dans mon cas par exemple, l’État et un impôt illégitime m’apporte de quoi vivre). Ainsi, la destruction des constructions m’amenant à accepter l’État est inoffensive face à la stabilité des constructions inter-subjectives le justifiant : aussi autoritaire et despotique que soit cette structure, elle organise la vie publique et prévient par ses nombreuses faveurs le développement d’une pensée divergente. Par ce constat d’impuissance vient une réalisation primordiale: je ne serais libre que lorsque nous le serons tous. La destruction de l’État actuel tient donc autant de la réflexion que de l’action, ou en suivant le triptyque du Comité invisible: “penser, attaquer, construire” [4].

Penser

L’État sera détruit lorsque ses composantes auront plus d’intérêt à s’en séparer qu’à y adhérer: à nous la charge de comprendre ce qui nous amènent à accepter l’autorité de l’État. Je préconise un recensement des pans de la société reposant sur cette autorité: santé, transports, éducation, sécurité civile, institutions judiciaires et législatives,  cohérence et stabilité, et tant d’autres. Une critique de l’État qui se veut fédératrice devra reconnaitre le chantier herculéen que constitue l’établissement d’une société sans domination, en accueillant ses interlocuteureuses au sein de la réflexion ; si elle se veut crédible, elle devra adresser avec douceur les craintes associées à la fin d’un monde ; mais surtout elle ne devra jamais cesser d’être guider par les tourments et souffrances passé·es et présent·es des dominé·es.
Par défaut d’omniscience, cette réflexion sera lacunaire, et la détermination à se libérer des dominations n’aura d’égal que l’humilité avec laquelle on découvrira nos erreurs à l’écoute des nouvelles·eaux venu·es.

Attaquer

Dans une société étouffant ses propres incohérences, il s’agit d’armer l’individu·e pour le combat quotidien qu’est son émancipation. Plus qu’apprendre comment attaquer, c’est en partageant les outils et la joie de leur utilisation que l’on verra véritablement les actes subversifs se multiplier.
L’attaque est à la fois simple et complexe : simple parce qu’elle peut se contenter de cibler les deux mécanismes cités précédemment, la dissimulation des souffrances causées par la domination et le discours dominant posant comme nécessité les structures d’oppression ; complexe compte tenu de l’incroyable diversité des personnalités et des souffrances qui les rongent, donnant un ordre de priorité propre à chacun·e et difficilement conciliables avec d’autres.

On tentera de s’observer comme un engrenage d’un système d’inter-domination, qui d’abord se soumet pour ensuite soumettre. Quelques tactiques:

  • L’échange complice : il s’agit de verbaliser sa souffrance, son indignation à une audience convaincue,  à  des personnes qui sauront les recevoir. Vous bénéficierez du réconfort qu’apporte l’accueil de vos plaintes vis-à-vis du patriarcat dans un groupe féministe non-mixte, vis-à-vis du capitalisme dans un groupe antipub, et pourrez ainsi identifier vos tourments plus précisément.
  • Le “refus de validation” : en dépit de la naturalisation des constructions sociales, un·e individu·e dominant·e ne peux s’empêcher de ressentir la violence de son comportement. Ille cherchera alors l’approbation de son interlocuteureuse, attendant d’ellui qu’iel confirme l’absence ou le bienfondé de la souffrance du ou de la dominé·e, ou bien qu’iel confirme la validité de la fable justifiant la domination. À vous d’explorer les tremblements qui parcourt un système de domination à se heurtant à votre “non” : scrutez les usages des mots “démocratie”, “liberté”, “droit”, “obligatoire”, “travail”, “dignité”, explorez la manière dont ces idées justifient souffrance et injustice sans autre forme de procès que l’acceptation de la  normalité.
    Je suis aujourd’hui persuadé qu’un grand nombre de dominant·es (et de dominé·es) ne sont qu’à quelques “non” d’une profonde remise en question, alors soyez généreux·ses: lisez, discutez, écouter les histoires de celleux qui se sont émancipé·es qui vous donneront du poids lorsque vous direz “non, les souffrances subites par les dominé·es ne sont pas inévitables”. Et devenez dans l’art : rappelez que la construction ici utilisé pour dominer.

Construire

Cette option est malheureusement souvent présentée comme la seule,

 

[1] Fréderic Lordon – Rencontre/Débat avec Éric Hazan – 11/2014 sur Youtube

[2] Destituer – Wiktionnaire

[3] Je tire ma définition de l’autorité de “L’enfant comme une catégorie sociale dominée”

[4] Citation que je trouvais dans la présentation de À nos amis par Pierre Rimber